Mais non, ne vous bornez pas à les lire, apprenez-les comme moi de mémoire; il n'y a point d'édition qui vaille cette édition impalpable, invisible, inarticulée que nous portons en nous jusqu'au tombeau et que nous retrouverons sans doute dans nos cendres au ciel. On a fait bien des vers et des vers de grands poëtes à des enfants, mais aucuns, pas même ceux de Reboul, à Nîmes, malgré leurs belles et touchantes images, n'égalent cette naïveté de jeune mère, encore jeune fille, n'adorant dans son fils que le visage et l'amour de son jeune mari absent, et lui tendant ces bras qu'elle a formés de lui pour le rendre deux fois inséparable à son cœur.
Il ne faut pas oublier en lisant que ce jeune époux, ou plutôt ce jeune amant, était alors au Puy en Velais, guerroyant, où il devait périr à la suite de son roi.
XII
Mais bientôt après, le souvenir cher et brûlant de son époux Bérenger la reprend, et elle lui écrit une lettre où l'amour de sa patrie, ravagée par les Bourguignons et les Anglais, se mêle à l'amour pour Bérenger.
Écoutez: je retranche ce qui allongerait trop la pièce.
HÉROÏDE À SON ESPOULX BÉRENGER
Clotilde au sien amy doulce mande accolade,
À son espoulx, salut, respect, amour!
Ah! tandiz qu'esploree et de cœur si malade,
Te quier la nuict, te redemande au jour,
Que deviens, où cours-tu? loing de ta bien-aymée
Où les destins entraisnent donc tes pas?
Faut que le dize, hélas! s'en croy la Renommée,
De bien long-temps ne te revoyrai pas!
Bellone, au front d'arhain, ravage nos provinces;
France est en proye aux dents des léoparts:
Banny par ses subjects, le plus noble des princes
Erre, et proscript en ses propres remparts,
De chastels en chastels et de villes en villes,
Contrainct de fuyr lieux où devoit régner,
Pendant qu'hommes félons, clercs et tourbes serviles
L'ozent, ô crime! en jusdment assigner!...
Non, non; ne peult durer tant coulpable vertige:
Ô peuple Franc, reviendraz à ton roy!
Et, pour te rendre à luy, quand faudroit d'ung prodige,
L'attends du ciel en ce commun desroy.
De tant de maulx, amy, ce penser me console;
Onc n'a pareils vengié divin secours:
Comme desgatz de flotz, de volcans et d'Éole,
Plus sont affreux, plus croy que seront courts.
«Mourir plustost que trahyr son debvoir!
N'ay doubte, amy, que soict tienne icelle devise;
Rien qu'à ce prilx n'auray trefve ou repos...
Maiz, que dye? eh! d'où vient orguillouze t'advise,
Toy l'escolier, toy l'enfant des héroz?
Pardonne maintz soulcys à ceste qui t'adore!
À tant d'amour est permys quelqu'effroy:
Ah! dèz chasque matin que l'olympe se dore,
Se me voyoiz montant sur le beffroy,
Pourmenant mes regards tant que peuvent s'estendre,
Et me livrant à d'impuyssans desirs!
Folle que suis, hélaz! m'est adviz de t'attendre;
Illusion me tient lieu de playzirs!
Lors nul n'est estrangier à ma vive tendresse;
Te cuyde veoir; me semble te parler:
Là, me dis-je, ay receu sa dernière caresse...»
Et jusqu'aux oz soudain me sens brusler.
«Icy, les ung ormeil cerclé par aubespine
«Que doulx printemps jà coronoit de fleurs,
«Me dict adieu»; sanglotz suffoquent ma poictrine,
Et dans mes yeulx roulent torrents de pleurs.
D'autres foiz escartant ces cruelles imaiges,
Croy, m'enfonçant au plus dense des bois,
Mesler des rossignolz aux amoureux ramaiges,
Entre tes braz, mon amoureuse voix:
Me semble oyr, eschappant de ta bouche rosée,
Ces mots gentils que me font tressaillir;
Ainz voyds, au mesme instant, que me suis abusée,
Et, souspirant, suis preste à desfaillir.
Soubvent aussy le soir, lorsque la nuict my-sombre
Me laisse errer au long des prez penchantz,
De tels soirs me soubvient, où libres, grâce à l'ombre,
L'ung prez de l'aultre assiz en mesmes champs,
Doulcement s'esgarer layssoiz mes mains folastres
Sur le contour de tes aymables traicts,
Tandiz que de mon seyn tes levres idolastres
En meyssonnoient les pudiques attraicts.
Lors n'avoit tendre amour de tant secret mystere
Que pust céler à nos dezirs croissantz;
Playzir, dont espuysions la bruslante cratere
Rien qu'en ung seul congloboit tous nos sens.
T'iray-je rappelant ces nocturnes extases,
Du lict d'hymen fruictz tant délicieulx?
Ah! ceste que, si loing, de touz les feulx embrases,
Moinz pouvoiz-tu qu'embler vivante aux cieulx?