COLAMOR.
Rayne, ay comme eulx esté jeunet en guerre;
Et pleust au ciel qu'eust terminé mes jours!
Moins glorieulx n'auroit esté leur cours;
N'eust soubz mes yeulx fuy ma natale terre,
Et ne m'ardroient tant funestes amours!
Jà n'estoy plus environné que d'ombres,
Parents, amys, rien que n'eusse perdu;
Tout mon pays plus n'estoit que descombres,
Et m'enfuyois solitaire, esperdu,
Des Tarentins parmy les forêts sombres;
Quand espuisé, cédant à mon malheur,
Prest à finer ugne ingrate carriere,
Je succombay d'angoisse et de chasleur:
Le doulx sommeil vint clorre ma paulpiere,
Et pour ung temps fist trefve à ma douleur.
Ung songe (hélas! trop estoit véritable)
Fist m'apparoir dame à tant mireulx traicts,
Que du beau gars qui sert les dieulx à table,
Et de Cyprine au soubriz délectable,
Croy qu'en ung viz rassembloit les pourtraicts.
Des miens pensers d'abord fust soubveraine
Cette qu'ainsy se monstroit à mes yeulx;
Non, tant d'esclat ne brilla soubz les cieulx!
Se n'estoit faye, ou fors image vaine,
Telle jamais n'embellit ces bas lieulx.
En bauldrier, ceignoit pourprine zône,
Corsage altier, d'où pendoit un carquois,
Comme en soustint Penthésile amazone,
Et voltigeoit tel superbe tricois
Que n'eust, chassant, la fille de Latone:
Sembloit vers moy, d'ung soubriz amoureulx,
En inclinant son angélique teste,
Me dire: Amy, plus ne sois malheureulx,
«T'ay veu, me plaiz: veulx estre ta conqueste;
Réveille-toy!...» D'ung bayser chaloureulx,
Jà m'achevois, divinité barbare!
Lors, tout-à-coup m'enlevant ses pavotz,
Traistre sommeil, de ses faveurs avare,
Fist mon bonheur fuyr avec mon repoz,
Et me rendit aux horreurs du Ténare.
Vouluz mourir; ainz voids à mes costés,
De cheveulx blonds ugne espaisse ondelette
À si beau chief tout freschement ostés,
Et qui loyoient ung fragment de tablette
Où le stylet ces mots avoit nostés:
«S'il faut, hélas! que vous rende les armes,
«Beaulx yeux, tandiz qu'estes d'ombres couverts,
«Ainsy fermés, se ne tiens à vos charmes,
«Que feriez donc s'estiez possible ouverts?
«Au loing de vous m'en vay traisnant des fers;
«Ne me lairont qu'au terme de ma vie:
«Ainz ayme mieulx renoncer à vous voir,
«Que s'exposoye à perdre sans espoir
«Sa liberté, cil qui me l'a ravie;
«Par fol appast ne veulx le décevoir.
«Se nous disjoint ung fatal intervalle,
«Seulette au moins, en proie aux vains regrets,
«Jusqu'en l'azile où croistront mes cyprès,
«Aux seuls échoz diray que rien n'esgalle
«Mes tendres feulx, se ne sont ses attraicts.»
Comme arrosay de larmes ceste escorce!
Cuydai mes yeulx qu'en plours iroient fondant;
Contre le ciel me surprenoy grondant,
Qui m'alleschoit d'ugne perfide amorce:
Sentis le cœur jà que m'alloit fendant.
Ores, entour, querroy la belle amye
Qu'avoit ouvert mon jeune aage aux plaizirs;
Ores cuydoye infernale lamye
Par les enfers avoir esté vomye,
Pour m'adurer d'indomptables dezirs.
Dans mon deslire au hazard je m'esgare,
J'appelle en vain... Ô dieux! et que de fois,
Tout m'enfonçant en l'espaisseur des bois,
Faiz retentir ma douloureuse voix
Contre le sort dont l'arrest nous sépare!
Tant qu'à la fin sens mes genouils ployer;
Pasleur de mort ombroye ma figure;
Plus n'est en moy pouvoir de larmoyer,
Et du trespas ce m'est propice augure.
Pourquoy m'as fuy, tant desiré trespas,
Se devoye estre à jamais la victime
D'ugne beaulté que je ne cognoy pas?
Pourquoy, Destin, combler ce noir abysme
Que désespoir entr'ouvroit soubz mes pas.
Troiz fois despuis le soleil en sa course
À redoré nos fruits et nos meyssons.
Trois fois l'hyver jusqu'aux antres de l'Ourse
Voire a tary les neiges et glaçons...
Quel soing voulez que céans m'ay conduict?
N'ay peu venir que pour tromper ma payne,
Non pour treuver blandices ne déduict;
Mesme en desgoust ay le jour que me luict;
À mes regards n'est de clarté seraine.
Non, rien que toy dont traisne les liens
Ne flecteras des astres l'yrasconde!
Se dans mes fers est vray que te retiens,
Que non parois? faut que ne sois au monde,
Ou que tes feulx n'approschent pas des miens!
Du cœur au moins, dont vas fuyant l'hommage,
Viens arrachier les sanglantz javelots...
Ou va sa flamme estaindre dans les flots
Cil dont te suit la desplorable ymage...»
Ne peust fenir; se tust: parlerent ses sanglots:
Temps estoit qu'achevast sa tant doulce complainte;
La rayne en l'escoutant jà n'y pouvoit tenir;
Ne s'allanguissoit moinz d'un mesme soubvenir,
Et, dès-lors qu'apparust, ne s'est que trop contrainte:
Jà sur le trosne altier ne se peult soustenir;
Veult parler, ainz l'amour dont se sent eschauffée
En soupirs inégaulx s'exhale de ses flancs;
Sa voix dans le palayz meurt soudain estouffée;
Et, comme Eurydice quant revist son Orphée,
Laisse tomber son chief sur ses genouils tremblants.
On accourt: disparoist la magique voilure
Qui sa face aux spectants ne laissa discerner:
Ciel! que veist Colamor? diadesme adorner
Le beau front dont retient part de la chevelure!
Toutesfois aux transportz craint de s'abandonner;
Cognoist que resve sien n'avoit esté mensonge,
Voyd mesmes traicts qu'alors luy peignist le sommeil,
Ainz trop n'oze gouster les charmes d'ung réveil
Que luy semblent tenir des prestiges d'un songe.
Tout Zulinde esclaircist: conseil quasy d'accord,
Pour droict faire à chascun, dict que faut trois couronnes.
Néantmoinz (cette fois se peult que n'eussent tort)
Dirent du Calabrois impiteuses matrosnes,
«Qu'avoit long-temps vescu pour tant quierre la mort:»
Se doibz le confesser, belles n'estoient ny bonnes.
Clotilde ainsi chantait en sa saison première,
Quand Jouvette, en soucis, n'a que jeux enfantins
. . . . . . . . .
Par doux besoin d'aimer dès l'aube evigilée.
Dans leur noble entretien sitost allait calmans
Ce feu qui du plaisir tient plus que du tourment.
Ainz qu'est un vrai plaisir dont la trame est filée
Comme ondins emperlés sont un vrai diamant.
Je passe à regret ici la sublime et touchante élégie que Clotilde survivante adresse à Héloïse, sa belle-fille, morte avant elle en lui laissant ses trois petits enfants à consoler. Je ne connais rien de plus tendre en aucune langue ancienne ou moderne. Mais l'espace manque pour tout citer.
En 1495, près de sa mort, elle ravive sa verve héroïque et elle adresse au Rhône ces strophes où revivent sa fidélité et son adoration pour Charles VIII, son roi et son héros.
CHANT ROYAL À CHARLES VIII
1495.
Qui fait enfler ton cours, fleuve bruyant du Rosne?
Pourquoi roulent si fiers tes flotz tumultueux?
Que la nymphe de Sayne, au port majestueulx,
De ses bras argentins aille entourant le trosne:
Tu luy faiz envyer tes bonds impestueulx!
Des fleuves, tes esgaulx, coulent en assurance
Parmy des champs flouris, des plaines et des bois:
Toy, qu'un gouffre profond absorbe à ta nayssance,
Mille obstacles divers combattent ta puissance:
Tu triomphes de tous. Tel, vengeur de ses droicts,
Charles brave l'Europe et fait dire à la France.
«Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!
Où courent ces guerriers dont la tourbe foyzonne
Entour de Pô, d'effroy soudain tourmentueulx?
Naguere ils courboient touz un front respectueulx
Devant l'ost où des lyz la trompette rezonne:
Pensent donc t'arrester, conquesrant vertueulx?
De tes haults faitz rescents la seule remembrance
Desjà, par la terreur, n'enchaisne leurs exploicts?
N'a donc assez cogneu leur parjure alliance
Que pour desconforter nos preulx et ta vaillance,
Alpes, voire Apennins sont fragiles paroys?
Va! les frappe d'ung coup! parte icel cry de France,
«Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!»
Tel, des dieulx, qu'Hésios et cygne de Sulmone
(Trop souvent deshontez plus que voluptueulx)
Ont despainct vindicteurs, poltrons, incestueulx,
L'arbitre soubverain qu'eust sien temple à Dodone.
De la terre écraza les enfantz monstrueulx.
En vain ils menaçoient l'auguste demeurance;
En vain sur Pélion, Ossa jusqu'à trois fois
Entassé, surmontoit l'Olympe en apparence:
Ainz se rist Jupiter de leur persévérance;
Et, des montz fouldroyés les broyant soubz le poids
Apprist à l'univers ce qu'ores voyd la France,
«Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!»
Aux armes, paladins! vostre sang ne bouillonne!
Des Romains desgradez l'Aigle tempestueulx,
Le Griffon, la Licorne aux palaiz somptueulx,
L'Ours blanc, et de Saint-Marc la superbe Lyonne,
Soustiennent de Milan le Dragon tortueulx.
L'Eridan, de vos bras, attend sa délivrance;
Hastez-vous! disputez ces passages estroicts!
Ne vous auroit le ciel confié sa vengeance,
Si de vos devanciers portant vaine semblance,
Vous ne sçaviez jouster qu'en spacieulx tournoys...
Aux mains! n'oyez quel son rendent échoz de France,
«Rien n'est tel qu'un héroz soubz la pourpre des roys!»
Ainsy, bravant la mort qui jà vous environne,
Fondez sur l'ennemy lasche et présomptueulx.
Tu ne t'attendoiz pas, pontife fastueulx,
Aus affronts qu'en ce jour, sur ta triple couronne,
Verseroient tes efforts tousjours infructueulx!
Quoy! se peut-il encor que Victoire balance?
Dieulx seroient incertains où se montre Valoys?
Non, non: sur l'hydre mesme, en Hercule il s'eslance;
Perfide Mantouan, rompz ta derraine lance!
L'air au loing en mugist: Ludovic, aux aboys,
Palist, tombe et s'escrye: «Ô trop heureuse France,
«Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!»