ENVOY.

Prince, en qui luict valeur, sagesse et tempérance,
Du premier de ton nom, qu'en despritz du grégeois,
À l'empeyre romain comme au reigne gaulois
Rendist, en deulx hyvers, leur prime transparence,
T'offrent les derniers sons qu'eschappent à ma voix,
Fiere que de tel chant retentisse la France:
«Gloire à Charles héroz soubz la pourpre des roys!»

XIV

On doit s'imaginer l'impression que de pareils vers éclos du cœur d'une jeune femme et retrouvés sur les lèvres d'une grand'mère en cheveux blancs faisaient sur moi. Malherbe allait paraître; mais s'il était plus correct, il n'était ni aussi naturel ni aussi sensible. Le sceau des poésies de madame de Surville c'était la sensibilité. On ne pouvait lire sans pleurer, ni pleurer sans se souvenir. Ce volume, malgré les chicanes que quelques puristes jaloux et malveillants répandirent dans le public contre son authenticité, à cause de quelques termes évidemment nouveaux insérés çà et là dans le texte, triompha et triomphera de tout. Rien ne prévaut contre la nature. Les témoins les plus irrécusables alors à Lauzanne, tels que le comte de Maistre et plusieurs autres personnes, également incapables d'une supercherie littéraire, en affirment l'existence entre les mains de M. de Surville longtemps avant son apparition, les traditions du Vivarais en certifient la réalité. Il faut beaucoup se défier des incrédulités quand elles nient des chefs-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre se certifient d'eux-mêmes. De tels vers ne peuvent avoir été écrits que par une femme sublime, une amante, une épouse, une mère, une veuve, une aïeule, un poëte, une amie des plus grands hommes et des premières femmes de son temps; la naïveté a des caractères qu'aucun artifice ne peut imiter. Une seule pièce peut autoriser un doute, c'est le conte des Trois Manoirs, si semblable à l'admirable conte de Voltaire. Mais il y a une réponse bien difficile à réfuter, c'est que le conte de madame de Surville est supérieur même à ce conte inimitable de Voltaire. Lisez les deux et si vous avez le goût délicat du naïf, prononcez vous-même. Il est possible que Voltaire ait eu connaissance du fabliau original et se soit inspiré de ce délicieux pastiche, mais à coup sûr il ne l'a pas surpassé. Quant à tout le reste, cela porte avec soi son certificat d'originalité. J'en excepte quelques vers de royaliste et d'émigré de 1793, évidemment intercalés par M. de Surville. Mais ces légères additions ne font que confirmer par leur couleur l'irrécusable authenticité du reste.

Quant à moi, je n'ai pas un doute, et je dis, comme J.-J. Rousseau des Évangiles dans le Vicaire savoyard j'y crois, car l'invention en serait plus merveilleuse que le héros.

Et quand mon esprit n'y croirait pas complétement, mon cœur y croirait toujours. Car on invente des idées, mais on n'invente pas des sentiments. Or, les poésies de Clotilde de Surville sont les plus belles et les plus naïves poésies et sentiment de toute la littérature française. Elles ont et elles garderont dans ma bibliothèque le rang qu'un souvenir garde dans ma mémoire et qu'une impression pathétique a dans mon cœur.

«Honni soit qui mal y pense!»

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXIV.
Paris.—Typ, Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.

CXXXVe ENTRETIEN