HISTOIRE D'UN CONSCRIT DE 1813
PAR ERCKMANN CHATRIAN
I

Un phénomène, c'est-à-dire un nouveau genre de beauté en littérature, inventé comme par accident, sorti du néant, ne répondant à rien de ce qui a été conçu jusqu'ici, n'ayant été ni prédit, ni annoncé, ni vanté d'avance, mais né de soi-même, comme un instinct irréfléchi, et s'emparant de l'attention comme par une force de la nature, vient de se produire inopinément parmi nous. Nouveauté et vérité sont les noms de ce chef-d'œuvre, ce sont deux beaux noms. Le genre littéraire vieillissait, il va rajeunir! Or quel est l'auteur ou quels sont les auteurs de ce phénomène? car ils sont deux, c'est-à-dire qu'ils sont anonymes. On comprend le génie qui est personnel ou qui n'est pas dans un seul homme; mais on ne le comprend pas dans deux hommes égaux en facultés et en aptitudes. Ce serait un miracle que Dieu n'a pas fait. Il y a donc là non-seulement un phénomène, il y a une énigme. Laissons-la, l'avenir nous l'expliquera. Ces deux hommes jeunes, dit-on, encore, se nomment l'un Erckmann, l'autre Chatrian. Il nous dira juste auquel de ces deux hommes nous devons l'étonnement, la direction, la gloire. En attendant, nous tiendrons la couronne suspendue sur deux trônes, quitte à couronner l'ombre pour la réalité, ou l'écho pour la voix. Qu'ils s'arrangent; les grandes œuvres de l'humanité sont anonymes, un roman peut bien l'être.

Mais est-ce un roman?

Non.

II

Un pauvre jeune conscrit de 1813, cueilli avant sa fleur, c'est-à-dire avant vingt ans, quoique boiteux, par ce hasard barbare de la conscription, pour remplacer les 500,000 hommes que nous venons de perdre sans rime ni raison nationale dans les glaces de Moscou, est amoureux d'une de ses cousines. Il se fie en son infirmité; il est apprenti horloger chez un brave vieillard, nommé le père Goulden; il va le dimanche dîner chez la veuve, mère de sa cousine, la journée se passe à parler de choses et d'autres et à s'asseoir innocemment sur la même chaise, pendant que la mère prépare la bouillie de maïs doré et le pruneau cuit qui la parfume. Le soir, il revient chez le père Goulden, excellent homme qui l'aime comme un père, et qui lui donne de bons conseils comme à un fils. Docile, laborieux, reconnaissant, Goulden habite Phalsbourg, petite ville de l'Alsace; la tante habite à deux lieues de là, le hameau des Quatre-Vents, avec sa fille, Catherine. La conscription menace, mais Joseph ne la craint pas. Goulden, qui monte les horloges du maire et du commandant de place de Phalsbourg, lui répond de leur protection pour faire valoir son infirmité. Goulden se trompe, Joseph est déclaré valide, il part pour la campagne de Leipzig, il est blessé, il revient à Phalsbourg, il retrouve sa cousine, il l'épouse; Goulden les reçoit, eux et leur tante. La France est inondée de ce reflux trop naturel d'ennemis que Bonaparte est allé provoquer partout pendant quinze ans. Voilà tout le roman, ou plutôt c'est l'histoire; une légende du bas peuple, pour lui apprendre à détester la guerre et à aimer la justice, la paix, le travail et l'honnête contentement. Mais les détails de ce simple roman sont vrais comme l'histoire et mille fois plus vrais que les histoires de l'Empire, dont des hommes de grand talent flattent la gloire pour grandir leur héros.

Une chose même m'étonne profondément en lisant et en relisant cette légende du vrai peuple de 1813, c'est que ces jeunes gens (car on m'assure que MM. Erckmann et Chatrian sont très-jeunes), c'est que ces jeunes gens, dis-je, aient pu avoir, à distance, une connaissance si vraie, si précise et si complète, et pour ainsi dire l'impression photographiée et toute vivante d'un souvenir personnel de ces événements. J'avoue même que moi, qui vivais, qui pensais et qui sentais déjà en ce temps-là, moi qui partageais les angoisses du peuple pauvre et sacrifié à la noblesse des barons d'empire, je retrouve dans ce livre la mémoire minutieuse de cette époque de la grandeur d'un homme de guerre et de la servitude d'un peuple ébloui de ses chaînes: il n'y a pas de plus grande leçon de dédain pour l'opinion de l'humanité que celle que l'humanité donne elle-même en divinisant quarante ans après le maître qui faisait de l'héroïsme avec le sang inutilement versé de quelques millions de ses pareils. Toutes les fois que je passe sur la place Vendôme et que je vois ces couronnes d'immortelles déposées là comme des trophées d'amour par les enfants de ce peuple à contre-sens, je détourne les yeux et je me dis tout bas: «Grand homme, si tu es aussi grand que cette colonne te fait, combien tu dois avoir pitié de ceux qui t'élèvent.»

J'ai souvent senti aussi que cette fidélité de mémoire et cette exactitude de détails n'étaient pas possibles à d'autres qu'à des témoins oculaires et que les pères de MM. Erckmann et Chatrian étaient, en effet, les véritables auteurs de ce récit. Dieu sait si j'ai tort ou raison dans mon opinion; mais en tout cas, elle est le plus sincère hommage à ce duo de talent des fils qui les grandit par leurs pères.

III

Le roman est l'épopée domestique, le poëme épique du foyer. À présent que l'époque semi-fabuleuse de l'épopée est passée pour les nations, le roman est devenu presque la seule littérature. Mais il y a un roman imaginaire dont les lecteurs se lassent bientôt, parce qu'il ne laisse rien dans l'esprit que des situations forcées et des combinaisons fantaisistes; il faut une triple oisiveté dans l'âme pour persévérer dans le goût de cette espèce de roman. Cela ne convient qu'aux jeunes filles et aux vieillards. C'est un jeu de poupées sérieuses qu'on place à volonté les unes en face des autres, et auxquelles on fait débiter leurs rôles sans vraisemblance et sans intérêt. Le roman théâtral n'est acceptable que sur le théâtre où on le transporte ordinairement, parce que, avant d'y aller, on est décidé d'avance à tout croire pendant une heure de crédulité convenue.