Mais il y a maintenant une autre espèce de roman qui n'invente rien, parce que le seul inventeur, c'est Dieu, mais qui raconte avec la fidélité de la vérité ce que l'histoire véridique nous a transmis par ses acteurs secondaires; qui prend ses héros non parmi les grands hommes et les héros, mais dans les rangs les plus obscurs du peuple, et qui montre l'influence de l'ambition et de ce qu'on nomme la gloire d'un seul sur le sort de tous. Le mérite de ce roman, c'est la vérité vraie des sentiments et des situations, c'est, si vous voulez, la naïveté de la vie.

Chacun se reconnaît dans son image et l'intérêt qui s'attache à l'événement n'a aucun besoin de rien feindre pour être touché. C'est de son propre cœur qu'on tire les larmes. Seulement, il faut que la simplicité des détails et la naïveté des récits forcent le lecteur à reconnaître qu'on ne le trompe pas et qu'il se dise: «Cela est si naturel que la nature ne se laisserait pas imiter à ce point; cela est si vrai qu'aucun mensonge ne pourrait se glisser dans la sincérité de ces événements, ou dans les paroles de ces personnages. C'est là le mérite singulièrement difficile de ces livres. L'auteur n'est plus un auteur, c'est un homme! Il faut, pour les écrire, autant de talent qu'il faut de génie naturel pour les concevoir. Le naturel n'est-il pas le chef-d'œuvre du talent?

Moi, j'étais en apprentissage, depuis 1801, chez le vieil horloger Melchior Goulden, à Phalsbourg. Comme je paraissais faible et que je boitais un peu, ma mère avait voulu me faire apprendre un métier plus doux que ceux de notre village; car, au Dagsberg, on ne trouve que des bûcherons, des charbonniers et des schlitteurs. M. Goulden m'aimait bien. Nous demeurions au premier étage de la grande maison qui fait le coin en face du Bœuf-Rouge, près la porte de France.

C'est là qu'il fallait voir arriver des princes, des ambassadeurs et des généraux, les uns à cheval, les autres en calèche, les autres en berline, avec des habits galonnés, des plumets, des fourrures et des décorations de tous les pays. Et sur la grande route il fallait voir passer les courriers, les estafettes, les convois de poudre, de boulets, les canons, les caissons, la cavalerie et l'infanterie! Quel temps! quel mouvement!

En cinq ou six ans l'hôtelier Georges fit fortune: il eut des prés, des vergers, des maisons et des écus en abondance, car tous ces gens arrivant d'Allemagne, de Suisse, de Russie, de Pologne ou d'ailleurs ne regardaient pas à quelques poignées d'or répandues sur les grands chemins; c'étaient tous des nobles, qui se faisaient gloire en quelque sorte de ne rien ménager.

Du matin au soir, et même pendant la nuit, l'hôtel du Bœuf-Rouge tenait table ouverte. Le long des hautes fenêtres en bas, on ne voyait que les grandes nappes blanches, étincelantes d'argenterie et couvertes du gibier, de poisson et d'autres mets rares, autour desquels ces voyageurs venaient s'asseoir côte à côte. On n'entendait dans la grande cour derrière que les hennissements des chevaux, les cris des postillons, les éclats de rire des servantes, le roulement des voitures, arrivant ou partant, sous les hautes portes cochères. Ah! l'hôtel du Bœuf-Rouge n'aura jamais un temps de prospérité pareille!

On voyait aussi descendre là des gens de la ville, qu'on avait connus dans le temps pour chercher du bois sec à la forêt, ou ramasser le fumier des chevaux sur les grandes routes. Ils étaient passés commandants, colonels, généraux, un sur mille, à force de batailler dans tous les pays du monde.

Le vieux Melchior, son bonnet de soie noire tiré sur ses larges oreilles poilues, les paupières flasques, le nez pincé dans ses grandes bésicles de corne et les lèvres serrées, ne pouvait s'empêcher de déposer sur l'établi sa loupe et son poinçon et de jeter quelquefois un regard vers l'auberge, surtout quand les grands coups de fouet des postillons à lourdes bottes, petite veste et perruque de chanvre tortillée sur la nuque, retentissaient dans les échos des remparts, annonçant quelque nouveau personnage. Alors il devenait attentif, et de temps en temps je l'entendais s'écrier:

«Tiens! c'est le fils du couvreur Jacob, de la vieille ravaudeuse Marie-Anne ou du tonnelier Franz-Sépel! Il a fait son chemin... le voilà colonel et baron de l'empire par-dessus le marché! Pourquoi donc est-ce qu'il ne descend pas chez son père, qui demeure là-bas dans la rue des Capucins?»

Mais lorsqu'il les voyait prendre le chemin de la rue, en donnant des poignées de main à droite et à gauche aux gens qui les reconnaissaient, sa figure changeait; il s'essuyait les yeux avec son gros mouchoir à carreaux en murmurant: