Je regardais la voiture, quand un cheval s'abattit sur le poteau du boucher Klein, où l'on attachait les bœufs; le dragon tomba comme une masse, les jambes écartées, le casque dans la rigole, et presque aussitôt une tête se pencha hors de la voiture pour voir ce qui se passait, une grosse tête pâle et grasse, une touffe de cheveux sur le front: c'était Napoléon: il tenait la main levée comme pour prendre une prise de tabac, et dit quelques mots brusquement. L'officier qui galopait à côté de la portière se pencha pour lui répondre. Il prit sa prise et tourna le coin, pendant que les cris redoublaient et que le canon tonnait.

Voilà tout ce que je vis.

Depuis ce jour jusqu'à la fin du mois de septembre, on chanta beaucoup de Te Deum à l'église, et l'on tirait chaque fois vingt et un coups de canon pour quelque nouvelle victoire. C'était presque toujours le matin; M. Goulden aussitôt s'écriait:

«Hé, Joseph! encore une bataille gagnée! cinquante mille hommes à terre, vingt-cinq drapeaux, cent bouches à feu!... Tout va bien... tout va bien.—Il ne reste maintenant qu'à faire une nouvelle levée, pour remplacer ceux qui sont morts!»

Il poussait ma porte, et je le voyais tout gris, tout chauve, en manches de chemise, le cou nu, qui se lavait la figure dans la cuvette.

«Est-ce que vous croyez, monsieur Goulden, lui disais-je dans un grand trouble, qu'on prendra les boiteux?

—Non, non, faisait-il avec bonté, ne crains rien, mon enfant; tu ne pourrais réellement pas servir. Nous arrangerons cela. Travaille seulement bien, et ne t'inquiète pas du reste.»

Il voyait mon inquiétude, et cela lui faisait de la peine. Je n'ai jamais rencontré d'homme meilleur. Alors il s'habillait pour aller remonter les horloges en ville, celles de M. le commandant de place, de M. le maire et d'autres personnes notables. Moi je restais à la maison. M. Goulden ne rentrait qu'après le Te Deum; il ôtait son grand habit noisette, remettait sa perruque dans la boîte et tirait de nouveau son bonnet de soie sur ses oreilles en disant:

«L'armée est à Vilna,—ou bien à Smolensk,—je viens d'apprendre ça chez M. le commandant. Dieu veuille que nous ayons le dessus cette fois.»

Cependant la fête de Catherine approchait de jour en jour, et mon bonheur augmentait en proportion. J'avais déjà les trente-cinq francs, mais je ne savais comment dire à M. Goulden que j'achetais la montre; j'aurais voulu tenir toutes ces choses secrètes: cela m'ennuyait beaucoup d'en parler.