Enfin je me levai, je m'habillai. M. Goulden parlait toujours: moi, je ne pensais qu'à Catherine. Et comme j'avais fini vers huit heures, j'allais sortir, lorsque M. Goulden, qui me regardait aller et venir, s'écria:
«Joseph, à quoi penses-tu donc, malheureux? Est-ce avec ce petit habit que tu veux aller aux Quatre-Vents? Mais tu serais mort à moitié chemin. Entre dans mon cabinet, tu prendras le grand manteau, les moufles et les souliers à double semelle garnis de flanelle.»
Je me trouvais si beau, que je réfléchis s'il fallait suivre son conseil, et lui, voyant ça, dit:
«Écoute, on a trouvé hier un homme gelé sur la côte de Wéchem; le docteur Steinbrenner a dit qu'il résonnait comme un morceau de bois sec, quand on tapait dessus. C'était un soldat; il avait quitté le village entre six et sept heures, à huit heures on l'a ramassé; ainsi ça va vite. Si tu veux avoir le nez et les oreilles gelés, tu n'as qu'à sortir comme cela.»
Je vis bien alors qu'il avait raison; je mis ses gros souliers, je passai le cordon des moufles sur mes épaules, et je jetai le manteau par-dessus. C'est ainsi que je sortis, après avoir remercié M. Goulden, qui m'avertit de ne pas rentrer trop tard, parce que le froid augmente à la nuit, et qu'une grande quantité de loups devaient avoir passé le Rhin sur la glace.
Je n'étais pas encore devant l'église, que j'avais déjà relevé le collet de peau de renard du manteau, pour sauver mes oreilles. Le froid était si vif, qu'on sentait comme des aiguilles dans l'air, et qu'on se recoquillait malgré soi jusqu'à la plante des pieds.
Sous la porte d'Allemagne, j'aperçus le soldat de garde, dans son grand manteau gris, reculé comme un saint au fond de sa niche; il serrait le fusil avec sa manche, pour n'avoir pas les doigts gelés contre le fer, deux glaçons pendaient à ses moustaches. Personne n'était sur le pont, ni devant l'octroi. Un peu plus loin, hors de l'avancée, je vis trois voitures au milieu de la route, avec leurs grandes bâches serrées comme des bourriches, elles étincelaient de givre; on les avait dételées et abandonnées. Tout semblait mort au loin, tous les êtres se cachaient, se blottissaient dans quelque trou; on n'entendait que la glace crier sous vos pieds.
En courant à côté du cimetière, dont les croix et les tombes reluisaient au milieu de la neige, je me dis en moi-même: «Ceux qui dorment là n'ont plus froid!» Je serrais le manteau contre ma poitrine et je cachais mon nez dans la fourrure, remerciant M. Goulden de la bonne idée qu'il avait eue. J'enfonçais aussi mes mains dans les moufles jusqu'aux coudes, et je galopais dans cette grande tranchée à perte de vue, que les soldats avaient faite depuis la ville jusqu'aux Quatre-Vents. C'étaient des murs de glace; en quelques endroits balayés par la bise, on voyait le ravin du fond de Fiquet, la forêt du bois de chênes et la montagne bleuâtre, comme rapprochés de vous à cause de la clarté de l'air.
On n'entendait plus aboyer les chiens de ferme, il faisait aussi trop froid pour eux.
Malgré tout, la pensée de Catherine me réchauffait le cœur, et bientôt je découvris les premières maisons des Quatre-Vents. Les cheminées et les toits de chaume, à droite et à gauche de la route, dépassaient à peine les montagnes de neige, et les gens, tout le long des murs, jusqu'au bout du village, avaient fait une tranchée pour aller les uns chez les autres. Mais ce jour-là, chaque famille se tenait autour de son âtre, et l'on voyait les petites vitres rondes comme piquées d'un point rouge, à cause du grand feu de l'intérieur. Devant chaque porte se trouvait une botte de paille, pour empêcher le froid de passer dessous.