«Viens que je t'embrasse aussi, Joseph; je vois bien qu'il t'a fallu beaucoup économiser et travailler pour cette montre-là et je pense que c'est très-beau... que tu es un bon ouvrier et que tu nous fais honneur.»
Je l'embrassai dans la joie de mon âme, et depuis ce moment jusqu'à midi, je ne lâchai plus la main de Catherine; nous étions heureux en nous regardant.
La tante Grédel allait et venait autour de l'âtre pour apprêter un pfankougen, avec des pruneaux secs et des küchlen trempés dans du vin à la cannelle et d'autres bonnes choses; mais nous n'y faisions pas attention, et ce n'est qu'au moment où la tante, après avoir mis son casaquin rouge et ses sabots noirs, s'écria toute contente: «Allons, mes enfants, à table!» que nous vîmes la belle nappe, la grande soupière, la cruche de vin et le pfankougen bien rond, bien doré, sur une large assiette au milieu. Cela nous réjouit la vue, et Catherine dit:
«Assieds-toi là, Joseph, contre la fenêtre, que je te voie bien. Seulement il faut que tu m'arranges la montre, car je ne sais pas où la mettre.»
Je lui passai la chaîne autour du cou, puis, nous étant assis, nous mangeâmes de bon appétit. Dehors on n'entendait rien, le feu pétillait sur l'âtre. Il faisait bien bon dans cette grande cuisine, et le chat gris, un peu sauvage, nous regardait de loin à travers la balustrade de l'escalier au fond, sans oser descendre.
Catherine, après le dîner, chanta l'air: Der lieber Gott! Elle avait une voix douce qui s'élevait jusqu'au ciel. Moi je chantais tous bas, seulement pour la soutenir. La tante Grédel, qui ne pouvait jamais rester sans rien faire, même les dimanches, s'était mise à filer; le bourdonnement du rouet remplissait les silences, et nous étions tout attendris. Quand un air était fini, nous en commencions un autre. À trois heures, la tante nous servit les küchlen à la cannelle; nous y mordions ensemble, en riant comme des bienheureux, et la tante quelquefois s'écriait:
«Allons, allons, est-ce qu'on ne dirait pas de véritables enfants?»
Elle avait l'air de se fâcher, mais on voyait bien à ses yeux plissés qu'elle riait au fond de son cœur. Cela dura jusqu'à quatre heures du soir; alors la nuit commençait à venir, l'ombre entrait par les petites fenêtres, et songeant qu'il faudrait bientôt nous quitter, nous nous assîmes tristement près de l'âtre où dansait la flamme rouge. Catherine me serrait la main; moi, le front penché, j'aurais donné ma vie pour rester. Cela durait depuis une bonne demi-heure, lorsque la tante Grédel s'écria:
«Joseph... écoute... il est temps que tu partes; la lune ne se lève pas avant minuit, il va faire bientôt noir dehors comme dans un four, et par ces grands froids un malheur est si vite arrivé...»
Ces paroles me portaient un coup, et je sentais que Catherine me retenait la main. Mais la tante Grédel avait plus de raison que nous.