«Tiens, Joseph, dit-elle, tais-toi, cet homme-là n'a pas de cœur!... il finira mal!... Dieu s'est déjà montré cet hiver; il a vu qu'on avait plus peur d'un homme que de lui: que les mères elles-mêmes, comme du temps d'Hérode, n'osaient plus retenir la chair de leur chair, quand il la demandait pour le massacre; alors il a fait venir le froid, et notre armée a péri... et tous ceux qui vont partir sont morts d'avance: Dieu est las!—Toi, tu ne partiras pas, me dit cette femme pleine d'entêtement, je ne veux pas que tu partes; tu te sauveras dans les bois avec Jean Kraft, Louis Bême et tous les plus courageux garçons d'ici; vous irez par les montagnes, en Suisse, et Catherine et moi nous irons près de vous jusqu'à la fin de l'extermination.»
Alors la tante Grédel se tut d'elle-même. Au lieu de nous faire un dîner ordinaire, elle nous en fit encore un meilleur que l'autre dimanche, et nous dit d'un air ferme:
«Mangez, mes enfants, n'ayez pas peur... tout cela va changer.»
Je rentrais vers quatre heures du soir à Phalsbourg un peu plus calme qu'en partant. Mais comme je remontais la rue de la Munitionnaire, voilà que j'entends, au coin du collége, le tambour du sergent de ville Harmantier, et que je vois une grande foule autour de lui. Je cours pour écouter les publications, et j'arrive juste au moment où cela commençait.
Harmantier lut que, par le sénatus-consulte du 3, le tirage de la conscription aurait lieu le 15.
Nous étions le 8, il ne restait donc plus que sept jours. Cela me bouleversa.
Tous ceux qui se trouvaient là s'en allaient à droite et à gauche dans le plus grand silence. Je rentrai chez nous fort triste, et je dis à M. Goulden:
«On tire jeudi prochain.
—Ah! fit-il, on ne perd pas de temps... ça presse.»
Il est facile de se faire une idée de mon chagrin durant ce jour et les suivants. Je ne tenais plus en place; sans cesse je me voyais sur le point d'abandonner le pays. Il me semblait d'avance courir dans les bois, ayant à mes trousses des gendarmes criant: «Halte! halte!» Puis je me représentais la désolation de Catherine, de la tante Grédel, de M. Goulden. Quelquefois je croyais marcher en rang, avec une quantité d'autres malheureux auxquels on criait: «En avant!... À la baïonnette!» tandis que les boulets en enlevaient des files entières. J'entendais ronfler ces boulets et siffler les balles; enfin j'étais dans un état pitoyable.