«Du calme, Joseph, me disait M. Goulden, ne te tourmente donc pas ainsi. Pense que de toute la conscription, il n'y en a pas dix peut-être qui puissent donner d'aussi bonnes raisons que toi pour rester. Il faudrait que le chirurgien fût aveugle pour te recevoir. D'ailleurs, je verrai M. le commandant de place... Tranquillise-toi!»
Ces bonnes paroles ne pouvaient me rassurer.
C'est ainsi que je passai toute une semaine dans des transes extraordinaires, et quand arriva le jour du tirage, le jeudi matin, j'étais tellement pâle, tellement défait, que les parents de conscrits enviaient en quelque sorte ma mine pour leur fils. «Celui-là, se disaient-ils, a de la chance... il tomberait par terre en soufflant dessus... Il y a des gens qui naissent sous une bonne étoile!»
Mais tout à coup, le 8 janvier, on mit une grande affiche à la mairie, où l'on voyait que l'empereur allait lever, avec un sénatus-consulte, comme on disait dans ce temps-là, d'abord 150,000 conscrits de 1813, ensuite 100 cohortes du premier ban de 1812, qui se croyaient déjà réchappées, ensuite 100,000 conscrits de 1809 à 1812, et ainsi de suite jusqu'à la fin, de sorte que tous les trous seraient bouchés, et que même nous aurions une plus grande armée qu'avant d'aller en Russie.
Quand le père Fouze, le vitrier, vint nous raconter cette affiche, un matin, je tombai presque en faiblesse, car je me dis en moi-même:
«Maintenant on prend tout: les pères de famille depuis 1809; je suis perdu!»
Le 8 janvier sa tante et sa cousine arrivent pour lui porter bonheur au tirage. M. Goulden les rassure et leur dit que c'est une vaine cérémonie, mais qu'il n'y a de sérieux que l'avis du conseil de révision dont il est sûr. Il tire le numéro 17.
«Alors je m'en allai sans rien dire, Catherine et ma tante derrière moi; nous descendîmes sur la place, et ayant un peu d'air, je me rappelai que j'avais tiré le numéro 17.»
La tante Grédel paraissait confondue.
«Je t'avais pourtant mis quelque chose dans ta poche, dit-elle; mais ce gueux de Pinacle t'a jeté un mauvais sort.»