Nous sortîmes par derrière et nous traversâmes la petite place; je pleurais comme un enfant et Catherine aussi. Sous la halle, dans l'ombre, nous nous arrêtâmes en nous embrassant.
La tante Grédel criait:
«Ah! les brigands!... ils enlèvent maintenant jusqu'aux boiteux... jusqu'aux infirmes! Il leur faut tout! Qu'ils viennent donc aussi nous prendre!»
Les gens se réunissaient, et le boucher Sépel, qui découpait là sa viande sur l'étal, dit:
«Mère Grédel, au nom du ciel, taisez-vous... On serait capable de vous mettre en prison.
—Eh bien qu'on m'y mette, s'écria-t-elle, qu'on me massacre; je dis que les hommes sont des lâches de permettre ces horreurs!»
Mais le sergent de ville s'étant approché, nous repartîmes ensemble en pleurant. Nous tournâmes le coin du café Hemmerlé, et nous entrâmes chez nous. Les gens nous regardaient de leurs fenêtres et se disaient: «En voilà encore un qui part!»
M. Goulden, sachant que la tante Grédel et Catherine viendraient dîner avec nous le jour de la révision, avait fait apporter du Mouton-d'Or une oie farcie et deux bouteilles de bon vin d'Alsace. Il était convaincu que j'allais être réformé tout de suite; aussi quelle ne fut pas sa surprise de nous voir entrer ensemble dans une désolation pareille.
«Qu'est-ce que c'est?» dit-il en relevant son bonnet de soie sur son front chauve, et nous regardant les yeux écarquillés.
Je n'avais pas la force de lui répondre; je me jetai dans le fauteuil en fondant en larmes; Catherine s'assit près de moi, le bras autour de mon cou, et nos sanglots redoublèrent.