Nous traversions des villages sans nombre, tantôt en montagne, tantôt en plaine. À l'entrée de chaque bourgade, les tambours attachaient leur caisse et battaient la marche; alors nous redressions la tête, nous marquions le pas, pour avoir l'air de vieux soldats. Les gens venaient à leurs petites fenêtres, ou s'avançaient sur leur porte en disant: «Ce sont des conscrits!»
Le soir, à la halte, nous étions bien heureux de reposer nos pieds fatigués, moi surtout. Je ne puis pas dire que ma jambe me faisait mal, mais les pieds... Ah! je n'avais jamais senti cette grande fatigue! Avec notre billet de logement, nous avions le droit de nous asseoir au coin du feu; mais les gens nous donnaient aussi place à leur table. Presque toujours nous avions du lait caillé et des pommes de terre; quelquefois aussi du lard frais, tremblotant sur un plat de choucroute. Les enfants venaient nous voir; les vieilles nous demandaient de quel pays nous étions, ce que nous faisions avant de partir; les jeunes filles nous regardaient d'un air triste, rêvant à leurs amoureux, partis cinq, six ou sept mois avant. Ensuite on nous conduisait dans le lit du garçon.
Avec quel bonheur je m'étendais! Comme j'aurais voulu dormir mes douze heures! Mais de bon matin, au petit jour, le bourdonnement de la caisse me réveillait; je regardais les poutres brunes du plafond, les petites vitres couvertes de givre, et je me demandais: «Où suis-je?» Tout à coup mon cœur se serrait; je me disais: «Tu es à Bitche, à Kaiserslautern... tu es conscrit!» Et bien vite il fallait m'habiller, reprendre le sac et courir répondre à l'appel.
«Bon voyage! disait la ménagère éveillée de grand matin.
—Merci,» répondait le conscrit.
Et l'on partait.
Oui... oui... bon voyage! On ne te reverra plus, pauvre diable... Combien d'autres ont suivi le même chemin!
Je n'oublierai jamais qu'à Kaiserslautern, le deuxième jour de notre départ, ayant débouclé mon sac pour mettre une chemise blanche, je découvris, sous les chemises, un paquet assez rond, et que, l'ayant ouvert, j'y trouvai cinquante-quatre francs en pièces de six livres, et sur le papier ces mots de M. Goulden: «Sois toujours bon, honnête, à la guerre. Songe à tes parents, à tous ceux pour lesquels tu donnerais ta vie, et traite humainement les étrangers, afin qu'ils agissent de même à l'égard des nôtres. Et que le ciel te conduise... qu'il te sauve des périls! Voici quelque argent. Il est bon, loin des siens, d'avoir toujours un peu d'argent. Écris-nous le plus souvent que tu pourras. Je t'embrasse, mon enfant, je te serre sur mon cœur.»
En lisant cela, je répandis des larmes, et je pensai: «Tu n'es pas entièrement abandonné sur la terre... De braves gens songent à toi! Tu n'oublieras jamais leurs bons conseils.»
Le Grand Furst et Zébédé avaient aussi leur billet pour la Capougner Strasse; nous partîmes, encore bien heureux de boiter et de traîner la semelle ensemble dans cette ville étrangère.