Est-ce 1815? Écrivez qu'il n'y a point eu de Sainte-Hélène.

Vous ne serez pas plus menteur; mais vous serez plus logique, et après avoir trompé le peuple qui vous lit et qui ne vous contrôle pas, vous tromperez peut-être la dernière postérité, et vous lui ferez dire: il y a eu un homme qui est allé avec nos pères provoquer l'univers entier depuis Saint-Jean-d'Acre, le Caire, Aboukir, Trafalgar, Lisbonne, Madrid, Rome, Moscou, Eylau, Wagram, Dresde, Leipzig, Mayence, Paris, Waterloo, et qui n'a jamais été vaincu, et alors chantez des Te Deum posthumes! car il n'y avait apparemment en ce temps-là ni Providence qui châtie la démence, ni nations qui sentent l'injure et qui vengent l'opprimé, ni vicissitudes humaines qui se retournent contre les iniquités des oppresseurs, ni histoire qui instruit les rois et les peuples! Voulez-vous, après tant d'adulation, verser une goutte de vérité populaire dans la mémoire de vos enfants? ne la cherchez dans aucune de vos histoires, mais dans le roman vrai d'Erkmann et Chatrian!

Elle n'est plus que là!

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXV.
Paris.—Typ, Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.

CXXXVIe ENTRETIEN

L'AMI FRITZ
I

Le roman que nous venons de lire est certainement un chef-d'œuvre; mais cette histoire si naïve et si vraie du pauvre conscrit de Phalsbourg n'exige pas un autre mérite que la vérité. C'est le mérite des mérites, c'est vrai. Cependant, il ne faut, pour écrire le Conscrit de 1813, qu'avoir vécu et se souvenir. La moitié du talent, ici, est dans une bonne mémoire. Si un homme a vécu soixante et quelques années, et qu'il soit né écrivain, il y a à admirer sans doute, mais il n'y a pas à s'émerveiller de voir sortir de ses mains un pareil livre. C'est ce qui fait que j'ai dit en commençant. Si ce livre est du père de M. Erckmann, je le comprends; s'il est d'un jeune homme je ne le comprends pas. On n'invente pas la vraie couleur, on la copie; pour la copier, il faut la voir. Où donc ces jeunes yeux ont-ils pu voir ce qu'ils racontent aujourd'hui comme des daguerréotypes vivants? Dieu le sait; quant à moi, je l'ignore. Je ne puis que leur rendre témoignage et m'écrier à chaque page de ce miraculeux roman: Cela est vrai comme 1813!

II

Mais voici de la même main un nouveau fragment d'un roman de mœurs; roman aussi prodigieux d'invention que l'autre est prodigieux de mémoire. C'est l'Ami Fritz ou l'histoire d'un insouciant égoïste. Jamais la Bruyère ou Theophraste n'ont pétri de si vivantes couleurs sur leur palette. Vous allez voir; ici il faut beaucoup plus citer que dire; car on peut raconter le dessin, mais il faut peindre la couleur. Peignons donc. Voici le sujet du roman: