Mais personne ne voulait le croire; il fallut que la tante Grédel me regardât longtemps pour dire: «Oui, c'est lui!... Qu'on le sorte de là... C'est notre Joseph!»
Elle me fit transporter dans leur maison, et me veilla jour et nuit. Je ne voulais que de l'eau, je criais toujours: «De l'eau! de l'eau!» Personne au village ne croyait que j'en reviendrais; pourtant le bonheur de respirer l'air du pays et de revoir ceux que j'aimais me sauva.
C'est environ six mois après, le 15 juillet 1814, que nous fûmes mariés, Catherine et moi. M. Goulden, qui nous aimait comme ses enfants, m'avait mis de moitié dans son commerce; nous vivions tous ensemble dans le même nid: enfin, nous étions les plus heureux du monde.
Alors les guerres étaient finies, les alliés retournaient chez eux d'étape en étape, l'empereur était parti pour l'île d'Elbe, et le roi Louis XVIII nous avait donné des libertés raisonnables. C'était encore une fois le bon temps de la jeunesse, le temps de l'amour, le temps du travail et de la paix. On pouvait espérer en l'avenir, ou pouvait croire que chacun, avec de la conduite et de l'économie, arriverait à gagner l'estime des honnêtes gens, à bien élever sa famille, sans crainte d'être repris par la conscription sept et même huit ans après avoir gagné.
M. Goulden, qui n'était pas trop content de voir revenir les anciens rois et les anciens nobles, pensait pourtant que ces gens avaient assez souffert dans les pays étrangers, pour comprendre qu'ils n'étaient pas seuls au monde et respecter nos droits; il pensait aussi que l'empereur Napoléon aurait le bon sens de se tenir tranquille... mais il se trompait:—les Bourbons étaient revenus avec leurs vieilles idées, et l'empereur n'attendait que le moment de prendre sa revanche.
Tout cela devait nous amener encore bien des misères, et je vous les raconterais avec plaisir, si cette histoire ne me paraissait assez longue pour une fois. Nous resterons donc ici jusqu'à nouvel ordre. Si des gens raisonnables me disent que j'ai bien fait d'écrire ma campagne de 1813, que cela peut éclairer la jeunesse sur les vanités de la gloire militaire, et lui montrer qu'on n'est jamais plus heureux que par la paix, la liberté et le travail; eh bien! alors, je reprendrai la suite de ces événements, et je vous raconterai Waterloo!
XII
Voilà ce roman, vrai comme la nature; ce roman photographique, si j'ose me servir de cette expression. Quand on le ferme, on n'a dans les yeux ni héros, ni héroïne, ni amour, ni aventures qui s'effacent avec le temps. On ne voit que le pauvre apprenti de dix-huit ans, le bon horloger compatissant Goulden à son établi, la tante Grédel justement indignée, et la bonne nièce Catherine assise le dimanche sur la même chaise que son cousin Joseph, quatre cœurs où l'empire de 1813, ses victoires, sa gloire, et ses grandeurs retentissent dans un petit groupe de ce pauvre peuple et où tous les Te Deum se changent tout bas en larmes et en malédictions!
Ce n'est pas là un roman, c'est la nature! Et quand on lit cet évangile du pauvre peuple en 1814, et qu'on voit les enfants de ce peuple vaniteux épris d'un nom, qu'il a grandi, tantôt avec raison, plus souvent avec démence, oublier tant de misères pour ne se souvenir que de quelques grands jours marqués d'un bulletin menteur dans sa mémoire, proclamer qu'il n'a jamais été battu et qu'il a marché de triomphe en triomphe de Moscou, de Rome, de Madrid, de Lisbonne à Paris et à Fontainebleau; niant Moscou, niant Eylau, niant Ulm, niant Leipzig, niant Salamanque, Vittoria et Abrantès, niant Montmartre, niant Waterloo, niant à peu près autant de mémorables revers qu'il a proclamé de victoires; on est tenté de déchirer ces pages d'histoire falsifiée par des écrivains trompés ou trompeurs, et de ne reconnaître pour historiens vrais que deux noms et un romancier Erckmann Chatrian. Qui veut-on tromper ici?
Est-ce 1813? Soyez plus hardis! écrivez qu'il n'y a point eu de Fontainebleau, d'abdication, d'île d'Elbe.