—C'est le canon de Phalsbourg, fît-elle en m'embrassant plus fort.

—Le canon?

—Oui, la ville est assiégée.

—Phalsbourg?... Les ennemis sont en France!...»

Je ne pus dire un mot de plus... Ainsi tant de souffrances, tant de larmes, deux millions d'hommes sacrifiés sur les champs de bataille, tout cela n'avait abouti qu'à faire envahir notre patrie!... Durant plus d'une heure, malgré la joie que j'éprouvais de tenir dans mes bras celle que j'aimais, cette pensée affreuse ne me quitta pas une seconde, et même aujourd'hui, tout vieux et tout blanc que je suis, elle me revient encore avec amertume... Oui, nous avons vu cela, nous autres vieillards, et il est bon que les jeunes le sachent: nous avons vu l'Allemand, le Russe, le Suédois, l'Espagnol, l'Anglais, maîtres de la France, tenir garnison dans nos villes, prendre dans nos forteresses ce qui leur convenait, insulter nos soldats, changer notre drapeau et se partager non-seulement nos conquêtes depuis 1804, mais encore celles de la République:—C'était payer cher dix ans de gloire!

Mais ne parlons pas de ces choses, l'avenir les jugera: il dira qu'après Lutzen et Bautzen, les ennemis nous offraient de nous laisser la Belgique, une partie de la Hollande, toute la rive gauche du Rhin jusqu'à Bâle, avec la Savoie et le royaume d'Italie, et que l'empereur a refusé d'accepter ces conditions,—qui étaient pourtant très-belles,—parce qu'il mettait la satisfaction de son orgueil avant le bonheur de la France!

Pour en revenir à mon histoire, quinze jours après la bataille de Hanau, des milliers de charrettes couvertes de blessés et de malades s'étaient mises à défiler sur la route de Strasbourg à Nancy. Elles s'étendaient d'une seule file du fond de l'Alsace en Lorraine.

La tante Grédel et Catherine, à leur porte, regardaient s'écouler ce convoi funèbre; leurs pensées, je n'ai pas besoin de le dire! Plus de douze cents charrettes étaient passées, je n'étais dans aucune. Des milliers de pères et de mères, accourus à la ronde, regardaient ainsi, le long de la route... Combien retournèrent chez eux sans avoir trouvé leur enfant!

Le troisième jour, Catherine me reconnut dans une de ces voitures à panier du côté de Mayence, au milieu de plusieurs autres misérables comme moi, les joues creuses, la peau collée sur les os et mourant de faim.

«C'est lui... c'est Joseph!» criait-elle de loin.