—Connaissais-tu le laquais Pétrouchka?
—Pêtre Vassilitch? Comment donc?
—Où est-il maintenant?
—On l'a fait soldat.
Nous restâmes un moment sans parler.—Elle paraît souffrante? demandai-je à mon compagnon.
—Ah! je le crois bien! Mais je gage que demain l'affût sera bon. Vous feriez bien de dormir un peu.
Une bande de canards sauvages passa en sifflant sur nos têtes et nous l'entendîmes s'abattre non loin de nous sur la rivière. La nuit était noire et le froid commençait à se faire sentir. Le chant des rossignols retentissait au fond des bois. Nous nous enfonçâmes dans le foin et quelques instants après nous dormions l'un et l'autre d'un profond sommeil.
IV
BIROUK[18]
Je revenais de la chasse seul, en drochki[19]; j'avais encore huit verstes à faire pour arriver chez moi; ma bonne jument, trotteuse infatigable, courait fièrement sur la grande route poudreuse, et de temps en temps elle dressait les oreilles et jetait un hennissement étouffé; mon chien, harassé de fatigue, suivait de près, et ne s'écartait point d'un pas: on eût dit qu'il était attaché aux roues. L'orage approchait. En face de moi, un nuage énorme et aux reflets lilas s'élevait au-dessus du bois; des nuées grisâtres couraient rapidement à ma rencontre; le feuillage des saules commençait à s'agiter en murmurant. La chaleur jusqu'alors étouffante tomba soudainement, et l'air devint froid et humide; les ombres épaississaient de plus en plus. Je donnai un coup de rêne à mon cheval, descendis dans le ravin, traversai heureusement le lit d'un petit ruisseau qui était à sec, et dont les bords étaient garnis de broussailles, gravis la côte opposée, et entrai dans le bois. La route que j'avais prise traversait en serpentant un épais taillis de noisetiers, et l'obscurité y était déjà profonde; j'avançais presque au hasard. Mon drochki heurtait à tout moment contre les racines noueuses des chênes centenaires et des tilleuls, et s'engageait dans les ornières profondes qu'avaient creusées les roues des charrettes; mon cheval commençait à broncher. Un vent violent s'éleva tout à coup et s'engouffra dans le bois en mugissant, le bruit de quelques grosses gouttes d'eau se fit entendre dans le feuillage, un éclair sillonna le ciel et fut suivi de près par le roulement du tonnerre. La pluie tomba bientôt par torrents. Je ralentis ma course, et fus même bientôt obligé de m'arrêter: mon cheval enfonçait dans la boue et je n'y voyais plus à deux pas devant moi. Je parvins cependant à m'abriter tant bien que mal sous un épais buisson. Courbé en deux et la tête enfoncée dans mon manteau, j'attendais patiemment la fin de l'orage, lorsque à la lueur d'un éclair une forme élevée apparut à mes yeux sur la route, et comme je continuais à regarder de ce côté, elle se dressa devant moi, près du drochki, comme si elle sortait de terre.
—Qui es tu? me demanda une voix retentissante.