L'amour qui vous sevra vous fait la vie amère;
Votre lait s'est tari, comme à ce pauvre agneau
Qu'un pasteur vigilant sépare de sa mère
Pour lui faire brouter l'herbe, avec le troupeau.
Vous n'aurez qu'une vague et lointaine mémoire
De tout ce qu'au matin la vie a de plus doux,
Et l'amour maternel ne sera qu'une histoire
Qu'un père vous dira, seul et pleurant sur vous!
Quand vous voudrez, enfants, retrouver dans votre âme
Ces souvenirs scellés sous le marbre étouffant.
Ces sons de voix, ces mots, ces sourires de femme
Où l'âme d'une mère est visible à l'enfant;
Quand vous voudrez rêver du ciel sur cette terre,
Que de pleurs sans motif vos yeux déborderont;
Quand vous verrez des fils sur le sein de leur mère,
Qu'un père entre ses mains vous cachera le front,
Venez sur cette tombe, où l'herbe croît si vite,
Vous asseoir à ses pieds pour prier en son nom,
Appeler Léontine, et du ciel qu'elle habite
Implorer son regard, dont Dieu fasse un rayon!
De l'éternel séjour, le regard de son âme Est un astre toujours sur ses enfants levé. Ainsi l'aigle est au ciel; mais son regard de flamme Veille encor de si haut le nid qu'elle a couvé.
M. de Villèle, ministre tout-puissant, avait donné à Genoude le privilége du journal l'Étoile, dont il joignait la propriété à celle de la Gazette de France. Il m'écrivit en Italie pour me proposer gratuitement la moitié de ce don du ministre. Je le remerciai et je refusai, ne voulant pas m'enchaîner par un intérêt quelconque au gouvernement que cependant j'aimais. «Je suis fâché, lui répondis-je, de vous voir entrer dans cette voie, et je crains que cette Étoile ne soit jamais l'astre de votre fortune et de votre bonheur.» Elle ne le fut pas, en effet, mais la réunion de ces deux journaux dans sa main le rendit pendant longtemps l'organe le plus puissant de la politique de M. de Villèle et de l'opinion royaliste.
Il acheta alors une magnifique terre dans les environs de Provins; et il pensa à reprendre sa vocation ecclésiastique, qu'il avait abandonnée pour son mariage. Il entreprit aussi, grâce aux annonces perpétuelles et sans frais de ses journaux, le monopole de la traduction de la Bible et l'édition de plusieurs ouvrages mystiques. Il prétendit fonder dans son château de Plessy-les-Tournelles une école d'élèves du sacerdoce, qui n'exista jamais qu'en projet. Enfin, il rentra pour quelque temps au séminaire et reprit l'habit ecclésiastique. Je suivais alors ma carrière diplomatique. Je cessai tout rapport avec lui. Ce mélange de la sainteté sacerdotale avec les œuvres industrielles ne me plaisait pas. Le prêtre, selon moi, ne devait être que prêtre. Il ne pensait pas ainsi, car il donna en ce temps-là un dîner célèbre de coalition aux députés les plus illustres par leur éloquence, tels que Berryer, Mauguin, etc., et il porta un toast au dessert dans lequel il dévoila sa pensée. «Du reste, dit-il en terminant, et en buvant à la santé du cardinal de Richelieu, tout ceci finira bientôt, non par un militaire, non par un orateur, mais par un cardinal.» C'était se désigner lui-même comme le terme de la révolution. Un homme de beaucoup d'esprit, M. de Lourdoueix, qui avait commencé sa carrière littéraire en 1825 par une œuvre satirique contre les excès et les ridicules du royalisme, le soutenait dans une illusion de bonne foi et rédigeait sous son inspiration la Gazette de France. Genoude et lui commençaient leur journée en commun par la messe, que l'un disait à l'autre, et par la communion que Genoude donnait à Lourdoueix. Ce mysticisme et ce fanatisme réunis, qui protégeaient son ambition crédule, ne protégeaient pas ses affaires. Il avait cependant marié richement ses fils, mais les revenus de la Gazette ne suffisant pas à ses dépenses, il se fit nommer député.
Quand la révolution de 1848 éclata, il voulut malheureusement se signaler par un coup d'éclat à la tribune. Son habit et son caractère de prêtre auraient dû l'en détourner. On se souvient que, pour presser le dénoûment de la catastrophe, un certain nombre de membres de la gauche demandèrent que les ministres du roi fussent décrétés d'accusation. C'était une motion de sang, de sang odieux à l'opposition peut-être, mais innocent. Ils m'offrirent de signer cette demande, je la repoussai avec indignation. M. de Genoude monta alors à la tribune et la soutint. Il n'y gagna rien que la répugnance visible de l'Assemblée à entendre un prêtre emporté par la rancune politique se mêler à une proposition téméraire qui pouvait, si elle eût prévalu, compromettre des têtes d'hommes. Ce furent ses dernières paroles. Quelques heures après, la république innocente était accomplie de nécessité, sans avoir porté à la France d'autres paroles que des paroles de paix. Le roi et sa famille partaient sans être poursuivis. Les mouvements d'un grand peuple bien compris sont presque toujours plus humains que les passions d'un parti; il n'a personne à craindre et personne à flatter. M. de Genoude rentra dans l'ombre et chercha à s'abriter dans le suffrage universel, qu'il avait le premier et le plus énergiquement soutenu. Mais sa politique et sa vie eurent bientôt le même terme, il mourut en 1849, aux îles d'Hyères, et laissa ses fils sans fortune. Avant peu de mois, tout fut vendu en justice. Cette prodigieuse existence ne laissa point de trace.