Un long emprisonnement et un procès mémorable, où l'illustre avocat et député M. Janvier plaida en chevalier plus qu'en avocat pour ces dames, rendit leur cause retentissante. Madame de L... revint à Paris. J'y étais alors et je l'appris par Janvier, à la Chambre. Je n'eus rien de plus pressé que d'aller avec lui la féliciter de sa libération; nous allâmes à un hôtel garni des Champs-Élysées, nous donnâmes nos noms et nous demandâmes à voir madame de L... Après avoir attendu longtemps dans l'antichambre, une femme vint prier M. Janvier d'entrer seul, et quant à moi elle m'annonça que sa maîtresse ne pouvait pas me recevoir. Je me retirai et je me promis de ne jamais revenir dans une maison où l'homme qui avait protesté le plus énergiquement contre l'usurpation de Juillet, et qui venait de passer deux ans en Orient pour n'avoir aucun rapport avec le gouvernement, était apparemment regardé comme un transfuge, pour avoir été nommé député par la nation, et pour avoir refusé au roi la moindre concession à son nouveau titre. C'est la seule blessure que j'aie jamais reçue dans ma vie, et par une femme à qui je venais offrir mes services. Depuis ce jour, je ne me présentai plus chez madame de L...

J'avais continué à voir M. de Genoude à chacun de mes retours en France. Il avait eu quatre fils de son mariage; l'aîné mourut en bas âge pendant que j'étais à Paris. C'est la sensibilité plus qu'humaine d'une chienne danoise qui a fixé cette date dans ma mémoire. J'entrai chez madame de Genoude peu de jours après la perte qu'elle avait faite. Elle pleurait au coin de sa cheminée. Cette belle chienne, assise devant elle, les yeux sur ses yeux, la regardait avec un air d'attendrissement et de pitié qui n'est jamais sorti de mon âme. Elle ne vint point quand j'entrai me flairer et me caresser gaiement, comme d'ordinaire, mais en regardant pleurer sa maîtresse à côté du berceau vide de son enfant, elle posa la tête sur les genoux de la pauvre mère, et en contemplant le berceau, elle se mit elle-même à verser de grosses larmes qui mouillèrent mes mains étonnées. La pauvre bête semblait dire: Ce berceau, vide pour vous, l'est aussi pour moi!

XIV

J'avais indirectement contribué à faciliter le mariage de M. de Genoude. La famille chez laquelle la prétendue fille de la duchesse de B... avait été élevée répudiait à l'accorder à un homme d'une naissance inconnue. On voulait des preuves de noblesse, M. de Genoude ne pouvait pas en fournir. Il vint un matin chez moi et m'avoua l'embarras où il se trouvait. «N'êtes-vous pas lié, me dit-il, avec Pastoret, qui est poëte distingué aussi et directeur du sceau des titres au ministère de la justice?—Oui, lui dis-je, et si vous me chargez de lui demander quelque chose qui puisse favoriser votre mariage, je suis certain qu'il se fera un plaisir de vous l'obtenir, si cela lui est possible.—Eh bien, reprit-il, je regarderais mon mariage comme assuré, s'il pouvait me faire obtenir du roi des lettres de noblesse.—À cela ne tienne,» lui répliquai-je; et j'écrivis à l'instant à Pastoret le désir de Genoude et les circonstances qui le rendaient intéressant. Avant que la journée fût achevée, Pastoret me répondit que c'était fait et que le roi Charles X ajoutait à cette grâce la dispense de payer au sceau des titres les douze ou quinze mille francs qu'on payait ordinairement pour la noblesse. Genoude reçut le soir même la lettre qui le faisait noble, et le mariage n'éprouva plus d'obstacle de ce côté.

Mais, quelque temps après, il voulut encore confirmer dans le passé féodal la possession de son nom par la possession d'une terre d'un nom à peu près pareil; il me demanda si je ne connaissais point quelque terre de ce genre qu'il pût acheter dans un pays voisin du Dauphiné, sa patrie. Je lui répondis que je connaissais, en effet, auprès de Mâcon et de Pont-de-Veyle, en Bresse, la terre de Genou possédée par un gentilhomme de bonne maison et de médiocre fortune qui serait peut-être heureux de la vendre à l'amiable pour cet usage. J'écrivis, en effet, à ce gentilhomme; mais il me répondit qu'il ne se déferait jamais de sa terre paternelle pour donner à une autre famille l'illustration qui appartenait à la sienne. Tout en resta là, et Genoude fut obligé de renoncer à la noblesse héréditaire pour se contenter de la noblesse de convention.

XV

Après la naissance de ses quatre fils, il perdit sa jeune femme. Cette mort prématurée m'inspira les vers suivants:

AUX ENFANTS DE MADAME L. DE GENOUDE.

Pauvres petits enfants, qui demandez sans cesse
À votre père en deuil ce que c'est que la mort,
Et pourquoi vos berceaux s'éveillent sans caresse,
Et quand donc finira le sommeil qu'on y dort;

Taisez-vous, grandissez! Vous n'aurez plus qu'en songe
Ces baisers sur le front, ces doigts dans vos cheveux,
Ce nid sur deux genoux où votre cou se plonge,
Ce cœur contre vos cœurs, et ces yeux dans vos yeux.