L'Assemblée nationale que nous étions parvenus à atteindre, étant heureusement réunie, s'occupait de choisir parmi ses membres les hommes les plus réfléchis pour lui préparer un plan de Constitution. Ce n'était pas mon avis, je sentais le danger de discuter indéfiniment un plan de Constitution dans un mouvement démocratique et de donner à des passions qu'on ne pouvait pas satisfaire des solutions qu'on ne pouvait pas accepter. Mon idée, que j'avais communiquée à l'Assemblée à la fin de mon discours en lui remettant la dictature, était que je pensais et je pense encore qu'il fallait voter cinq ou six articles d'un régime provisoire, comme nous nous étions si bien trouvés d'être nous-mêmes un gouvernement exécutif provisoire, avec l'espérance de plus et les discussions de moins, et remettre à un temps plus éloigné la Constitution définitive à voter de sang-froid. Chaque article de cette Constitution serait, selon moi, un texte de division dans un moment où l'essentiel était d'agir d'accord. Les dispositions de l'Assemblée étaient excellentes, il fallait en profiter pour fonder une république forte et raisonnable. Mais les corps collectifs sont toujours poussés à prendre dans leurs antécédents les règles de leur avenir, M. de Lamennais fut nommé membre de la commission de Constitution: il se mit à l'ouvrage et chercha par la logique brutale du nombre à fonder sa société comme une troupe de sauvages sortis des bois; il fonda les communes, puis il réunit toutes ces communes, et de leur réunion il fonda l'État, en sorte que l'État social matérialiste et se comptant par chiffre, et non par capacité ni par droits héréditaires et acquis, était l'expression seule du nombre et de l'impôt, abstraction faite de tout le reste, c'est-à-dire de la société tout entière.

En entendant chez madame d'*** la lecture de ce rêve de démagogie, je ne doutai pas qu'il ne fût rejeté à l'unanimité par des hommes sortis d'un autre œuf que de celui de ce rêve; je ne voulais pas en décourager trop vite l'auteur, et je me bornai à lui faire quelques critiques sommaires sur son système, en lui présentant le nombre innombrable d'exceptions que la société bien constituée pouvait opposer à cette comptabilité absurde des droits numériques de tous les hommes; mais je n'insistai pas trop pour lui laisser l'illusion de son système. Je n'en avais pas besoin, ce système fut écarté par tous; à la première lecture, on reconnut que ce législateur en phrases était le dernier en sens commun. Il sortit furieux et disposé à la plus radicale opposition à toute autre organisation. Cela ne rompit pas cependant nos entrevues politiques. Je me flattai encore quelques jours de le ramener à la raison, aidé par le discrédit qui commençait à atteindre son nom. Mais, soit qu'il voulût trouver dans un parti contraire l'appui qu'il cherchait vainement dans le mien et qu'il désirât se lier avec M. Ledru-Rollin, soit que madame d'*** désirât elle-même réunir chez elle les deux membres du gouvernement provisoire qui lui paraissaient les plus capables de fonder un système mixte de république, j'appris, le dimanche suivant, qu'elle avait invité M. Ledru-Rollin à notre dîner hebdomadaire; il n'y était pas venu par délicatesse, je lui en sus gré, mais comme M. Ledru-Rollin avait, de son côté, chez lui un conciliabule de républicains extrêmes qui tâchaient de l'engager dans un parti opposé au mien, je sentis l'inconvenance de faire partie d'un cénacle confidentiel dans lequel le feu et l'eau délibéreraient ensemble l'un contre l'autre. Je ne dis pas à madame d'*** les vrais motifs de mon mécontentement, pour ne pas lui confier mes sentiments de réserve envers mon collègue, et je cessai de me rendre chez elle. Elle dut comprendre de même mes motifs. Le silence et l'abstention m'étaient d'autant plus commandés, que je passais alors (ce qui était faux) pour avoir conclu avec Ledru-Rollin un traité secret d'action commune pour nous partager le gouvernement de la république sous le titre de deux consuls, l'un de l'extérieur, l'autre de l'intérieur, s'entendant ensemble pour administrer les ressorts de l'État. Je ne voulais pas donner de la vraisemblance à cette supposition par des rapports intimes avec lui.

Ce qu'il y a avait de vrai était qu'ayant été depuis le 27 février en position et en mesure de connaître M. Ledru-Rollin, chef des journalistes radicaux, et ayant, malgré ses amis, reconnu en lui des facultés de parole et des puissances de conception très-grandes avec des intentions non déguisées contre le socialisme subversif, notre ennemi commun, j'avais conçu pour lui une secrète estime, et je n'étais pas loin d'espérer que le concours d'un homme aussi bien doué ne pût être, sous une forme ou sous une autre, très-utile à la république; depuis, il suivit légèrement une émeute sans portée qu'il devait répudier courageusement ou conduire; il se réfugia en Angleterre par une fausse porte, mais il parut de ce jour-là se retirer de la politique, et il vécut en mort de ses souvenirs, de ses regrets et peut-être de son mépris pour les vivants. Nous n'eûmes plus un seul rapport ensemble, soit en Angleterre, soit en France. Je ne m'occupai, après le coup d'État, que de payer mes dettes, que je puis appeler honorables.

XI

M. de Lamennais, mécontent sans doute du refus de la commission parlementaire d'accepter son plan inacceptable de Constitution, changea subitement de conduite et de politique. Une nuit, quelques vociférateurs allèrent crier sous ses fenêtres, dans la rue de l'Université: Vive Ledru-Rollin! Il prit ces vociférations pour une menace personnelle; et sortit en sursaut de sa demeure. Quand il y rentra, le ton de sa polémique était changé: les doctrines conservatrices qui l'avaient signalé avaient fait place aux doctrines radicales et socialistes. Il disparut bientôt après. Il voulut s'essayer devant l'Assemblée, son éloquence ne put supporter le tumulte d'une mêlée. Il quitta la Chambre et il suivit dans tous ses excès les différentes phases de l'opinion qu'il avait adoptée. On sait comment il mourut, luttant contre les opinions religieuses pour lesquelles il avait écrit plus jeune, martyr du doute pour avoir trop affirmé dans tous les sens; on ne put l'accuser, du moins, d'une mort intéressée, car il mourut avec constance dans son incrédulité. Il avait fait le tour des idées sans s'arrêter jamais dans la modération. Juif errant de la foi et de la politique, il ne restera rien de lui qu'un nom illustré par des versatilités illustres et des essais démentis par des essais contraires. Homme de recherches qui avait marché toujours sans rien trouver que le doute.

Parlons maintenant de M. de Genoude.

XII

Le bruit se répandit tout à coup dans Paris qu'il avait renoncé au sacerdoce et qu'il allait épouser la fille d'une princesse de l'ancien régime; dotée par elle, et élevée par une honorable famille de la Touraine, cette jeune personne était accomplie. Ses parents putatifs étaient liés avec la maison de la Roche-Jaquelein, qui lui montrait une grande amitié. Je n'en ai jamais su plus long sur sa naissance. La duchesse de B*** passait pour sa mère. Elle l'avait eue d'un mariage secret dans le temps où elle était exilée, comme membre de la famille royale, en Espagne. La famille qui lui avait donné ou prêté son nom était digne de ce patronage. Le mariage se fit à Paris. Dès ce jour, M. de Genoude fut considéré comme un transfuge qui passait des bras de la Piété dans les bras de l'Amour. Ses premiers amis, tels que le duc de Rohan et ses fidèles, le répudièrent et se plaignirent d'avoir été trompés dans leurs espérances. Genoude, pourtant, n'avait trompé personne; mais, cherchant fortune sur la route du monde, il avait d'abord été lié avec des groupes d'ecclésiastiques; puis, ayant rencontré des groupes de royalistes qui lui offraient la naissance, la fortune et l'amour dans l'union d'une jeune personne inespérée, il s'était laissé séduire et avait abandonné ses premiers patrons, mais il avait gardé l'estime de ceux qui étaient plus sensibles à l'amitié qu'à l'esprit de parti. Il me présenta à sa femme, que je trouvai charmante. Celle-ci me fit faire connaissance avec la marquise de L..., qui était la fille aînée de la duchesse de D..., amie de M. de Chateaubriand. Elle avait épousé le prince de T..., dont elle fut veuve de très-bonne heure. Le général marquis de L..., ancien sous-officier de l'armée de Bonaparte, puis colonel des gendarmes de la garde, fut choisi par elle pour son second mari. Un coup de sabre qu'il avait reçu en Russie l'avait balafré à la façon d'un héros; cette éclatante blessure relevait sa mâle beauté. J'avais connu son frère en 1805; il était mort en 1815 dans le premier combat de la Vendée essayant de renaître; il commandait l'armée royaliste. Son sang éteignit la guerre.

Madame la marquise de L... me présenta à la vieille princesse de T..., sa première belle-mère, pour laquelle elle avait conservé les sentiments d'une fille. J'y connus les hommes principaux du parti royaliste. Je restai jusqu'en 1830 respectueusement lié avec la marquise de L..., une des plus belles et des plus aimables femmes du siècle. À l'époque de la malheureuse expédition de madame la duchesse de Berri en Vendée, elle alla combattre avec la princesse. Elle avait emmené une jeune personne, mademoiselle de Fauveau, célèbre pour son rare talent de sculpteur, qu'elle continua de perfectionner à Florence. J'étais alors en Orient, où je passai deux ans séparé de la France. Je lus un jour, en Syrie, dans les journaux français, que nos troupes s'étaient emparées de deux femmes errantes qui paraissaient être du parti de la duchesse de Berri, mais dont on n'avait pu encore découvrir le nom, qu'elles cachaient avec soin à leurs persécuteurs; que l'une de ces femmes inconnues portait un poignard attaché à sa jarretière, avec lequel elle s'était défendue. «Oh! dis-je à mes amis, M. de Parseval, M. de Capmas et M. de Laroyère, qui m'accompagnaient, quoique nous soyons si loin des nouvelles de Nantes et de Paris, je puis par hasard vous dire le nom de ces deux héroïnes: l'une est la marquise de L..., et celle qui portait un poignard passé dans sa jarretière est mademoiselle de Fauveau.—Et comment le savez-vous, me répondirent mes trois amis, puisque nous n'avons depuis trois mois d'autres nouvelles de France que ces feuilles de journaux dont les auteurs ignorent eux-mêmes les noms de ces héroïques aventurières?—Voici pourquoi je le suppose, repris-je avec assurance: quelque temps après la révolution de Juillet, j'allai, à mon retour d'Angleterre, visiter l'atelier de mademoiselle de Fauveau, déjà célèbre, et que j'avais quelque temps auparavant présentée à la marquise de L... sur la demande de M. de Beauregard, son cousin, un des amis de M. de Genoude. Ces dames se lièrent intimement. En repassant à Paris, il y a deux ans, mademoiselle de Fauveau, ardente royaliste, me dit en plaisantant, en présence de son oncle, qu'elle ne craignait rien des orléanistes, et qu'elle ne marchait jamais sans précaution contre leur police et leurs gendarmes. En parlant ainsi, elle releva légèrement le bord de son tablier de sculpteur et me laissa entrevoir la pointe d'un poignard dont le manche était passé sous sa jarretière et qui pendait jusqu'à son cou-de-pied. Nous rîmes de la précaution. Ne trouvez donc pas étrange que je la reconnaisse à son armure, et qu'en voyant sa belle compagne anonyme, j'y devine madame la marquise de L... Notre reconnaissance dans ce désert ne peut leur faire aucun tort en France.» Les journaux suivants que nous trouvâmes à notre retour de Balbek, nous apprirent que j'avais eu raison. Voilà comment une plaisanterie devenait un indice.

XIII