L'abbé de Lamennais parut convaincu, me promit de suivre ces conseils et me laissa parfaitement persuadé qu'il était résolu à les suivre à son retour de la campagne. Nous nous séparâmes en paix.

VII

Je partis pour l'Italie quelques jours après, et, à mon retour à Paris, au mois de novembre, j'entendis beaucoup parler d'un nouvel écrit de lui qui devait paraître incessamment et dont on craignait l'effet incendiaire sur la population déjà agitée. «Tranquillisez-vous, dis-je aux conservateurs qui m'en parlaient, je connais l'ouvrage, je l'ai eu dans mon secrétaire. J'ai fait à l'auteur les observations que vous faites vous-mêmes, il les a consenties et vous pouvez être rassurés. Les beaux morceaux de style prophétique dont il est plein ne sont que des allusions éloquentes à la longanimité du peuple et à la bienfaisance du riche. C'est un livre de concorde et nullement de guerre civile.

VIII

Je le croyais sincèrement ainsi. L'idée ne me venait pas qu'un l'homme qui portait encore l'habit sacerdotal eût pu donner l'autorité de son génie, de ses principes et de son habit à des pages qui ne pouvaient produire que du sang.

Quelle ne fut pas ma surprise, quand l'abbé de Lamennais étant venu me voir le lendemain: «Eh bien, lui dis-je, votre livre paraît donc?—Oui, me répondit-il avec un air d'embarras et en détournant les yeux.—Mais vous m'aviez promis qu'il ne paraîtrait qu'après que vous me l'auriez fait relire à moi-même, et sans doute vous l'avez rendu aussi inoffensif que nous en étions convenus et vous en avez changé l'adresse et le titre?—Hélas! non, reprit-il; vous connaissez les exigences des libraires et combien il est difficile d'y échapper. Le livre était resté dans les mains d'un éditeur qui n'a pas attendu mon retour, et j'ai été obligé de consentir à sa publication telle quelle.—Ainsi, lui répliquai-je avec un peu d'amertume, des convenances de librairie vont être la cause que la société aura reçu par votre génie un des coups les plus mortels que vous puissiez lui porter! Je comprends votre prétendue nécessité, mais je ne puis vous dire que je l'excuse.»

Il s'éloigna sans me répondre, et je le laissai partir sans le rappeler et sans croire à ces prétendues nécessités de librairie. Je ne crus qu'à des nécessités d'amour-propre et de respect humain qui lui faisaient augurer de la publication telle quelle du Livre du peuple un effet plus entier et plus bruyant sous sa première forme que sous une forme innocente. Je le revis très-rarement avant les événements de 1848. Il s'était plongé de plus en plus dans le radicalisme révolutionnaire. Ma répugnance à la coalition qui avait réuni tous ces tronçons pour attaquer le gouvernement qu'elle avait elle-même constitué, m'en éloignait de plus en plus. Je ne m'en rapprochai, par la nécessité de diriger et de modérer la révolution triomphante, qu'après qu'elle fut consommée, et que le départ de la famille royale lui eut livré en quelques minutes le terrain des affaires.

IX

Mais alors je cherchai de l'œil avec anxiété tous les hommes de popularité honnête et de confiance libérale, capables d'influencer le peuple par leurs exemples et par leurs écrits dans le sens de la modération et de l'ordre. L'abbé de Lamennais se présenta le premier. Il rédigeait alors, sous le nom du Peuple constituant, un journal auquel son nom et son talent devaient donner une influence décisive sur l'opinion républicaine. Les doctrines du socialisme y étaient combattues avec une ironie puissante. Je ne comprenais pas pourquoi. L'abbé de Lamennais me paraissait un homme versatile et ambitieux de bruit, tout prêt à profiter de la circonstance pour lancer le peuple dans le désordre à tout risque, pourvu qu'il eût son nom dans les bouches. Je fus prodigieusement étonné en lisant quelques-uns de ses numéros de le trouver au contraire aussi ferme que raisonnable dans ses principes, tout à fait dans mes idées, et persuadant de toute son éloquence au peuple agité que pousser la révolution à la guerre à l'extérieur et à la terreur au dedans, c'était la perdre par une réaction prompte et inévitable, et que les hommes d'ordre étaient les vrais révolutionnaires. Je rendis grâces à Dieu du secours inespéré qu'il m'envoyait dans le péril. Je désirai voir M. de Lamennais pour le féliciter et pour m'entendre avec lui. Je le vis, je fis quelques sacrifices d'argent pour soutenir son journal, et je lui donnai rendez-vous secret à dîner une fois par semaine chez une femme de beaucoup d'esprit et de beauté, déjà célèbre, madame d'***, avec laquelle j'avais été lié plusieurs années avant la révolution et qu'il voyait assidûment lui-même. J'allai de nouveau chez cette intermédiaire, si heureusement trouvée, pour lui faire part du désir que j'avais de dîner confidentiellement avec M. de Lamennais chez elle un soir de la semaine. Elle y consentit avec bonté, bien aise, sans doute, de fortifier, par cette rencontre, les chances de la république acceptable et sage qui était à elle-même sa pensée.

X