Un jour, cependant, on me l'annonça de bonne heure, et, avant d'ouvrir la bouche pour m'entretenir du motif de sa visite extraordinaire, il me dit qu'il mourait de faim et qu'il me priait de lui faire servir un morceau de pain et un verre de vin pour reprendre des forces.

Quand nous fûmes assis; il tira de sa poche un petit rouleau de papier écrit en très-mince caractère et me dit: «J'ai confiance en vous, voici un ouvrage manuscrit de moi qui, dans l'état actuel des affaires, pourrait produire une émotion dangereuse dans le peuple, et renverser peut-être ce misérable gouvernement. Je vous prie de le lire et de me dire votre avis d'ici à trois jours; je pars le quatrième jour et je me conduirai d'après ce que vous m'aurez dit. Vous ne tenez pas plus que moi à l'ordre de choses sous lequel nous avons le bonheur de vivre; mais vous ne voudriez pas, je le sais, jeter le pays dans une révolution mal préparée et dangereuse, qui retomberait sur votre responsabilité. Ni moi non plus, ajouta-t-il. Ainsi lisez-moi. Si le livre vous semble dangereux, vous ne me dénoncerez pas. S'il vous semble utile, nous le corrigerons ensemble. Adieu donc; je vous reverrai le jour indiqué.»

Il dit, et me laissa le manuscrit du Livre du peuple.

VI

Il ne fut pas plutôt sorti que je m'empressai de lire. C'était aisé, son écriture était très-belle et très-lisible; elle ressemblait à celle de Voltaire, quoiqu'un peu plus fine. Dans ce manuscrit, chaque pensée principale formait un chapitre, chaque phrase un alinéa. On voyait du premier coup d'œil que c'était écrit à la manière hébraïque, où chaque verset porte avec lui son idée ou son image. Cela pouvait être très-beau, mais la forme indiquait une imitation. C'était, en effet, le défaut du livre. Nous n'étions pas dans le temps des prophètes; l'abbé de Lamennais en avait le style, mais le temps n'en avait pas l'esprit. Je compris tout de suite que c'était un peu biblique et que la parodie dans la forme lui ôtait du sérieux dans le fond.

Je lus et je me confirmai dans ma pensée; c'était superbe, mais cela ne portait que sur l'imagination.

Ce jacobinisme par versets bibliques, c'était Babeuf en Ephod hébraïque, Proudhon socialiste faisant un tremblement de terre pour égaliser tout le monde par la ruine de tout ce qu'on appelait société, un chaos de débris pour un monde réformé par le radicalisme. Rien n'est plus facile au radicalisme, avec l'ombre du talent, que la réforme imaginaire de l'univers. Tout le monde sent les vices de la société, il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour les voir et les montrer, et un cœur pour les sentir. Mais trouver le moyen de les corriger sans détruire du même coup, par l'impraticable utopie, toutes les réalités nécessaires à la vie sociale, l'abbé de Lamennais n'y avait jamais pensé, et le Livre du peuple en était la preuve.

Je remis le livre dans mon tiroir et j'attendis son retour. Il revint le matin du quatrième jour. «Voilà votre roman, lui dis-je. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle admiration je l'ai lu, mais aussi avec quelle sévérité de jugement je vous le rends. C'est un baril de poudre qui ferait sauter en l'air tout l'établissement social. Je ne doute pas que vous ne le sentiez vous-même et que vous n'ayez jamais songé à l'imprimer sans lui avoir enlevé tout le venin d'une publication pareille.

«—Oh! certainement, me répondit-il, jamais une pareille idée ne s'est présentée à mon esprit. Je me regarderais comme aussi insensé que coupable s'il en était autrement. Ceci n'est que l'ébauche d'une critique générale de l'œuvre sociale écrite au courant de la plume, et destinée à être revue et corrigée à loisir avant de permettre qu'on l'imprime. C'est pour cela même que j'ai voulu vous la soumettre. Soyez bien persuadé que pas une ligne n'en paraîtra avant d'avoir subi les retouches que ma conscience et vos conseils jugeront propres à enlever à ce livre les dangers qui vous ont frappé.

«—Rien n'est plus facile, lui dis-je alors, sans rien sacrifier des magnificences de détail dont votre livre est plein. Vous n'ayez qu'à changer l'adresse du livre, et tout le venin dont il est rempli deviendra à l'instant vertu. Au lieu de l'appeler le Livre du peuple et de le lancer à cette partie déshéritée, souffrante et irritée de la société, adressez-le, sous un autre titre, à la partie aisée, privilégiée, heureuse et jouissante de l'humanité, et montrez-lui les moyens pratiques d'améliorer sans le renverser l'état social. Au lieu d'appeler le peuple à la colère et la vengeance contre une partie de lui-même, qui sont les riches et les heureux du siècle, vous le porterez à respecter dans les uns ce qui sera un jour leur propre sort; vous montrerez à ces riches et à ces heureux du siècle la nécessité de pourvoir par bonne volonté au bien-être physique et moral de toutes les classes. En un mot, au lieu de faire une révolution par la haine et par l'envie, vous ferez la révolution sociale par la charité. Ce sera la seule révolution durable, la révolution de la vertu!»