II

Quelques jours après cette connaissance sommaire, il vint un matin me revoir en sortant de chez l'abbé de Lamennais. Je ne connaissais l'abbé de Lamennais que par l'enthousiasme que m'avait inspiré, pour son style véritablement supérieur, son premier volume de l'Essai sur l'Indifférence en matière de religion. Je l'avais reçu à Milly pendant l'été précédent. J'y étais seul, pendant un séjour que mon père, ma mère et mes sœurs étaient allés faire en Bourgogne, chez l'abbé de Lamartine, dans sa terre auprès de Dijon. Ma solitude me prédisposait à l'admiration. Le volume m'était arrivé, sans nom d'auteur, par la poste. Les premières pages me transportèrent à d'autres temps, et, bien que je ne fusse pas dévot à la manière de l'auteur, ses doctrines exaltées et passionnées, la nouveauté et la perfection de son style me firent croire pendant quelques jours que l'auteur anonyme de ce livre, encore inconnu pour tout le monde, ne l'était pas pour moi. Je me figurai que ce volume était le coup d'essai du baron Louis de Vignet, neveu du comte de Maistre. Louis de Vignet était mon camarade de collége chez les jésuites de Belley. Plus je lisais, plus je me confirmais dans cette supposition. Il aura voulu, me disais-je, essayer sur moi la portée de son génie. Il en avait; c'étaient les mêmes idées violentes et hardies, les idées inflexibles, me disais-je, exprimées avec cette hauteur de parole et cette insolence de conviction du prophète de Chambéry, qui n'admettait le doute que comme une impiété. Supposer que Dieu lui-même eût pu avoir une autre idée que celle d'un montagnard de Savoie lui eût paru un blasphème impardonnable de notre risible orgueil. Je lus avec admiration les phrases, avec douleur les principes; le radicalisme insultant à la bonne foi ne m'allait pas, mais la forme de ce style m'enchantait.

Quand j'eus fini, j'écrivis à Louis de Vignet que je l'avais reconnu et que je le priais de m'avouer son subterfuge; on m'écrivit de Paris quelques jours après, pour me nommer l'auteur de cette belle diatribe. C'était un jeune ecclésiastique récemment converti, né à Saint-Malo, pays de M. de Chateaubriand, et qui était égal à son compatriote, non en sensibilité, mais en éloquence. M. de Genoude, lui ayant parlé à Paris de mon admiration pour son talent, lui inspira le désir de me connaître; un matin, la conversation étant tombée entre eux sur la poésie, à propos des Psaumes, Genoude se prit à lui réciter une Méditation, de moi, sur le même sujet, que je venais de lui adresser à lui-même à propos de sa traduction. J'y prenais tour à tour le ton de tous les prophètes, et je finissais par Job, le plus poëte de tous. L'abbé de Lamennais, qui était encore dans son lit, fut tellement ravi de cet essai de mon talent, qu'il jeta à terre sa couverture et ses draps, et s'écria que ce jeune garde du corps était le barde sacré de ce temps-ci, et qu'il voulait que Genoude, sans perdre un moment, le conduisît immédiatement chez lui. Je les vis entrer, peu d'instants après, l'un et l'autre dans ma chambre, et de ce jour l'abbé et moi nous fûmes liés. Cette liaison, toutefois, qui fut assez constante, ne fut jamais tendre: le goût de la haute littérature nous unissait, la différence de nos caractères tendait sans cesse à nous désunir.

III

L'abbé de Lamennais, devenu depuis si célèbre, n'avait rien à mes yeux d'attachant. Son extérieur était celui d'un séminariste enragé de théologie, plutôt que d'un saint nourri de piété tolérante. Il paraissait plus haineux que sensible. Son costume de prêtre étriqué ne relevait pas son extérieur. Ses gros souliers, ses bas de laine noire mal étirés sur ses jambes grêles, sa redingote étroite et râpée suivait et dessinait la charpente de ses côtes. Sa tête, constamment penchée en avant et un peu de côté, s'harmoniait bien avec son regard mobile et indirect. Il était de la taille d'un enfant de chœur, petit, maigre, chancelant sur ses pieds, une ébauche d'homme. Mais le feu de ses yeux et l'ardeur de son soliloque quand il parlait, et il parlait presque toujours sans écouter les réponses, fixaient sur lui tous les regards. Alors il se levait tout à coup et se mettait à marcher en zigzag dans son appartement avec une volubilité passionnée, mais monotone, qui interdisait la possibilité et même l'idée de le contredire. Ses paroles, entrecoupées d'un rire nerveux et hostile, étaient presque toujours des plaisanteries sarcastiques très-amères contre les absents, auxquels il ne pardonnait pas le moindre dissentiment avec lui ou avec le parti dont il était alors; puis il lançait, en regardant ses auditeurs, un éclat de rire saccadé et bruyant qui ressemblait à l'écho de son âme. Rien de tout cela ne me plaisait, mais je le regardais comme un homme d'une autre chair et d'une autre âme, destiné à jouer un grand rôle dans un monde à part; ce monde de la haine et de la colère, le jacobin noir de la révolution posthume du dix-neuvième siècle. Car, quand on a lu comme moi avec attention les diatribes des premiers jacobins et les incroyables absurdités qu'ils vociféraient dans les séances de 1791, contre la cour et l'aristocratie, on les retrouve toutes dans les conversations de l'abbé de Lamennais contre les démocrates de 1818 et de 1820. C'était sur eux alors que tombaient ses sarcasmes.

Il ne tarda pas, moitié par la passion de la propagande religieuse, moitié par l'autorité de son talent royaliste, à se former, dans un petit appartement d'un faubourg de Paris, une espèce de cour de jeunes gens fanatiquement dévoués à ses opinions changeantes, mais toujours extrêmes, qui lui faisait un cénacle. Il les menait l'été à la Chesnaye, maison de campagne solitaire où il composait ses ouvrages en tenant ses jeunes acolytes dans une espèce de couvent rural et religieux; il revenait à Paris l'hiver. Il n'était rien moins que partisan de l'Église gallicane à cette date de sa vie; car, en 1820, quelques jours avant mon départ pour Naples, il me fit prier par M. de Genoude de me rendre à une conférence secrète qui devait avoir lieu chez M. de Bonald pour fonder une Revue littéraire. Le but était de m'offrir des articles purement politiques à rédiger; mais le sens principal de cette Revue était de combattre les principes de l'Église gallicane comme attentatoires à la liberté du souverain pontife et à la spontanéité de la foi catholique en France. Je m'y rendis, car bien qu'éloigné des sentiments de Lamennais en matière religieuse, j'étais et je suis toujours très-ennemi du concordat de Bonaparte assujettissant le prince aux volontés du pape, et le pape aux ordres du prince. L'abbé de Lamennais parla dans le sens contraire, ainsi que M. de Bonald et M. de Genoude. Je fus chargé, en dehors de toute controverse religieuse, de faire un article sur Voltaire dans un des premiers numéros de la Revue. Je le commençai très-modéré; blâmant les excès de plume de ce grand artiste et louant son merveilleux talent. Mais, forcé de partir inopinément, je laissai à Genoude cet article à peine commencé. Il le finit, ou il le fit finir par une main inconnue, et je fus très-étonné, en arrivant de Naples, de le lire tout autrement conçu et autrement rédigé qu'il n'était dans mon esprit et signé de moi. Je ne réclamai pas contre une erreur qui ne venait que d'une complaisance, et ayant fait paraître moi-même alors les premières pages de mes poésies, attaquées et défendues avec acharnement, j'abandonnai la Revue à elle-même avant de l'avoir commencée. J'écrivis seulement à Genoude de ne plus compromettre mon nom dans des causes qui n'étaient pas selon mes opinions, et tout fut dit.

IV

Mais il m'avait rendu un grand service quelques semaines avant l'apparition de mes premières poésies. Je lui devais de l'amitié et de la reconnaissance. Je ne l'oubliai jamais. Enthousiaste passionné de mes vers, il se chargea, par pur dévouement pour moi, de la recherche d'un éditeur et de toutes les fastidieuses démarches qui précèdent l'apparition d'un livre de vers; il s'adressa à M. Charles Gosselin, éditeur des traductions françaises de Walter Scott qui commencèrent sa brillante fortune. M. Gosselin lui remit pour moi la modique somme de six cents francs, prix de ma première édition. Elle fut écoulée en deux ou trois jours, et M. Gosselin continua à des prix tout différents à éditer pendant plusieurs années l'auteur qu'il avait créé. Je contribuai à sa fortune et on voit qu'il l'avait mérité. Le deuxième volume des Méditations confirma le succès du premier. Quelques semaines avant 1830, je lui vendis à un prix considérable les deux volumes des Harmonies religieuses et poétiques. L'ouvrage parut au tocsin de la révolution de Juillet. Je n'étais pas à Paris. Rentré en France quelques jours après, je me hâtai, en passant à Paris pour me rendre en Angleterre, de remettre à M. Gosselin une partie du prix considérable des Harmonies qu'il m'avait payé. Je lui demandai seulement sur sa seule parole de me rendre ce qu'il voudrait de cette somme importante, quand le mauvais effet de la révolution de Juillet aurait laissé mon ouvrage reprendre son cours naturel; deux ans après, il me rapporta de lui-même les 25,000 francs dont j'avais cru devoir l'indemniser. Nous n'avons jamais eu ensemble que des rapports pleins de loyauté et de délicatesse. Nous en avons été récompensés l'un et l'autre par une honorable fortune et une honorable amitié. Sa femme très-distinguée, et ses enfants, étaient dignes de lui. Mais revenons à M. de Lamennais.

V

Il resta quelque temps le coryphée du parti légitimiste et ultra-religieux; puis, après la révolution de 1830, il alla à Rome avec M. de Montalembert et quelques autres jeunes gens de ce parti, offrir au souverain pontife on ne sait quelle alliance équivoque. Le pape déclina tout pacte avec ces hommes de talent, qui pouvaient compromettre l'Église dans des factions humaines. Ils reculèrent tous, avec M. de Montalembert, devant la résistance du sacré-collége. L'abbé de Lamennais espérait, dit-on, rapporter de Rome la dignité de cardinal; il n'en rapporta que le mécontentement du peu de considération qu'on lui avait montré. Aigri et humilié, il écrivit, à son retour à Paris, une brochure irritée et irritante contre le catholicisme. C'était le signal de sa rupture avec l'Église. Ses amis lui firent des représentations, s'affligèrent et le quittèrent, mais sans éclat et sans reproche; la prudence et la décence furent de leur côté, il faut en convenir. Quant à lui, une fois lancé, il ne s'arrêta plus. Pour moi, membre alors de la Chambre des députés, je ne lui témoignai ni affection, ni plaisir; ses tergiversations ne m'étonnaient plus. Je le voyais très-rarement.