CXLe ENTRETIEN
L'HOMME DE LETTRES

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
I

Il y a eu avant la Révolution, en France, une classe d'hommes à part, dont le principal métier était le style, dont la seule ambition était la gloire, regardant tout le reste comme indigne d'eux. Ces hommes, en effet, ont immédiatement grandi le nom de la France. La Grèce antique avait ses sages, la France moderne avait ses hommes de lettres. Bernardin de Saint-Pierre fut un des derniers et peut-être le plus illustre.

Il fut l'auteur de Paul et Virginie, la plus mémorable pastorale, sans exception, qu'un génie à la fois simple et pathétique ait jamais conçue et écrite pour l'âme des hommes de tous les pays.

Mais étudions d'abord l'auteur avant de nous attacher aux ouvrages. Peu d'écrivains furent plus malheureux dans leur vie privée et aventureuse, peu d'hommes de mémoire furent plus heureux devant la postérité. Le ciel qui l'aimait lui réserva une femme jeune, charmante et belle pour ses vieux jours, et un ami fidèle après sa mort. Le bonheur vint tard, mais il vint, aux doux sourires de sa femme, la gloire à l'appel de son disciple et de son ami. J'ai beaucoup connu cette seconde femme, si belle, si bonne, si aimante, qu'elle semblait une seconde jeunesse éclose sur le front encore vert d'un vieillard; j'ai beaucoup connu et beaucoup aimé aussi l'ami et le disciple auquel il sembla, comme le Sauveur à saint Jean, léguer en mourant son âme et son génie avec sa femme, pour que rien ne restât sans protecteur après lui.

Cette femme était mademoiselle de Pelleport, âgée alors de dix-huit ans; ce disciple était M. Aimé Martin, son soutien et son admirateur. Nous y reviendrons.

II

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre était né au Havre en 1737. Son enfance fut celle de tout le monde. Sa famille était illustre par sa parenté avec Eustache de Saint-Pierre, maire de Calais, victime dévouée et volontaire du roi d'Angleterre pour ses concitoyens. L'enfant avait deux frères et une sœur, Catherine de Saint-Pierre. Ses frères eurent une vie agitée, mais médiocre. Sa sœur, belle et fière, refusa de se marier. La brillante imagination de Bernardin de Saint-Pierre, mêlée d'un peu de vanité, se signala de bonne heure. Les capucins et les jésuites voulurent plusieurs fois l'attirer à eux. Il préférait à tout les miracles naturels et les études sur l'organisme des animaux.

Dès l'âge de huit ans, on lui faisait cultiver un petit jardin où chaque jour il allait épier le développement de ses plantations, cherchant à deviner comment une grosse tige, des bouquets de fleurs, des grappes de fruits savoureux pouvaient sortir d'une graine frêle et aride. Mais les animaux surtout attiraient son affection, étonnaient son intelligence. Ayant accompagné son père dans un petit voyage à Rouen, celui-ci s'arrêta devant les flèches de la cathédrale, dont il ne pouvait se lasser d'admirer la hauteur et la légèreté; le jeune Henri levait aussi les yeux vers la cime des tours, mais c'était pour admirer le vol des hirondelles qui y faisaient leurs nids. Son père qui le voyait dans une espèce d'extase, l'attribuant à la majesté du monument, lui dit: Eh bien, Henri, que penses-tu de cela? L'enfant, toujours préoccupé de la contemplation des hirondelles, lui répondit: Bon Dieu! qu'elles volent haut! Tout le monde se mit à rire, son père le traita d'imbécile; mais toute sa vie il fut cet imbécile, car il admirait plus le vol d'un moucheron que la colonnade du Louvre.

III