Ce goût des œuvres de Dieu s'accrut en lui avec les années. Un curé de Caen acheva sa première éducation. Il manifesta de bonne heure la passion de la solitude. Sa marraine, Mlle de Bayard, descendante du héros de ce nom, obtint de ses parents sa rentrée dans la maison paternelle. Elle fut pour lui comme une seconde mère. Elle lui inspira sa générosité et sa mélancolie. La lecture du Robinson lui donna l'amour des voyages et des aventures. Après avoir étudié à Paris, il apprit que son père s'était remarié; il aspira à se placer seul par le mérite transcendant que ses études heureuses avaient manifesté en lui; il avait vingt ans. Il alla à Versailles solliciter du ministre un emploi dans les ponts et chaussées. Il n'obtint que des éloges. D'autres, plus protégés, furent plus heureux. Il fut réduit à briguer une place dans le génie militaire. Il alla rejoindre à ce titre un corps d'armée de trente mille hommes, que M. de Saint-Germain commandait en Allemagne. Son corps d'armée fut battu. Il revint chez son père. Il y fut froidement reçu par sa belle-mère; il reprit la route de Paris en 1761, n'ayant pour toute fortune que 120 francs d'argent et une somme à peu près égale en un billet de la loterie de Saint-Sulpice. La ville de Marseille ayant reçu de la marine royale l'invitation d'envoyer quelques officiers ingénieurs à Malte pour élever des fortifications contre les Turcs, il fut choisi, et s'embarqua pour l'île avec le brevet d'ingénieur géographe. Le siége n'eut pas lieu, il rentra en France et revint à Paris dénué de tout. Enfin il rêva d'aller en Russie chercher gloire et fortune; quelques amis se cotisèrent pour lui offrir, louis par louis, la petite somme de trois cents francs; son père y joignit l'envoi de ses titres de noblesse, dont il espérait des miracles.

Il monta avec ce léger bagage dans la diligence de Bruxelles et arriva à la Haye. Ses lettres de recommandation ne lui ayant servi à rien, il alla à Amsterdam et à Lubeck, où quelques modiques présents qu'il reçut du chevalier de Chazat lui servirent à s'embarquer pour Cronstadt. La renommée de Catherine, impératrice de Russie, et la beauté de sa figure lui donnèrent les illusions de la vanité et de l'amour.

Obligé de vivre de peu, il passait les jours entiers dans sa chambre, cherchant à s'absorber par l'étude des mathématiques. Le temps s'écoulait, la cour ne revenait pas, et tout annonçait à M. de Saint-Pierre que son hôtesse se lassait de lui faire crédit. Il croyait ne jamais sortir de ce labyrinthe, lorsqu'un dimanche, après la messe, un seigneur vêtu d'une riche pelisse l'aborda poliment à la porte de l'église. Après une conversation assez longue, dans laquelle il lui témoigna beaucoup d'intérêt, il lui offrit de le présenter au maréchal de Munnich, gouverneur de Pétersbourg, dont il était secrétaire. Charmé de cette offre bienveillante, M. de Saint-Pierre accepta un rendez-vous pour le lendemain, trois heures du matin, seule heure à laquelle le maréchal donnât ses audiences.

Il trouva un vieillard de quatre-vingts ans, sec, vif, pétulant, qui l'accueillit de bonne amitié, et qui en moins d'un quart d'heure lui eut montré son cabinet, ses dessins, ses plans, une centaine de volumes sur le génie militaire, qui formaient toute sa bibliothèque. Ces livres avaient servi à sa gloire. Jeté dans les déserts de la Sibérie, il avait; comme les anciens philosophes, ouvert une école sur la terre de l'exil. Rassemblant autour de lui les soldats commis à sa garde, il s'était plu à leur dévoiler les secrets de la science d'Euclide et de Pascal. Sa patrie avait puni ses vertus, il ne se vengea qu'en lui en montrant de nouvelles; et l'on vit tout à coup une troupe d'ingénieurs habiles sortir de ces régions barbares, se répandre dans l'armée, et fonder le corps du génie militaire russe. Un homme de cette trempe devait apprécier le mérite de M. de Saint-Pierre. Il était déjà charmé de sa conversation; mais il voulut le juger sur ses œuvres, et lui ayant remis des couleurs, du papier, des pinceaux, il l'invita à revenir bientôt avec un échantillon de son talent. Cette invitation eut l'heureux effet de prolonger le crédit de notre voyageur. Peu de jours après, il revint avec un plan dont le maréchal fut si satisfait, qu'il promit aussitôt d'en recommander l'auteur à M. de Villebois, grand maître de l'artillerie, et s'adressant en allemand à son premier aide de camp, il se fit apporter un sac de roubles, qu'il présenta à M. de Saint-Pierre en lui disant que cette somme servirait à payer ses frais de voyage jusqu'à Moscou. Celui-ci répondit en rougissant que les ingénieurs du roi de France ne pouvaient recevoir de l'argent que d'un souverain. Et comme il se retirait en prononçant ces mots, le maréchal se leva et lui dit d'un air touché qu'en Russie, l'usage permettait à un colonel, et même à un général, de recevoir des bienfaits de sa main; que cependant il ne s'offensait pas d'un refus inspiré par un excès de délicatesse; puis il ajouta, après un moment de réflexion: «Vous ne refuserez pas sans doute de faire le voyage avec un général de mes amis qui se rend à la cour?» Cette dernière proposition satisfaisait à tout; M. de Saint-Pierre l'accepta avec reconnaissance: c'était un premier pas vers la fortune, et il commençait à concevoir que la fortune ne lui serait point inutile pour accomplir ses grands projets.

Dans le temps même où il venait de trouver un protecteur, la Providence lui donnait un ami. Un Genevois, nommé Duval, joaillier de la couronne, qu'il avait eu occasion de rencontrer plusieurs fois chez son hôtesse, n'avait pu voir son malheur sans en être ému, ni son courage sans l'admirer. C'était un de ces hommes dont la physionomie laisse lire toutes les pensées, et dont toutes les pensées sont bienveillantes et vertueuses. Une douce mélancolie répandue sur ses traits exprimait la beauté de son âme; elle semblait plaindre tous les malheureux et leur annoncer un consolateur. Il voulut être la providence d'un jeune homme qu'il voyait sans crainte et sans trouble dans sa lutte avec la misère, et une grande intimité ne tarda pas à s'établir entre eux. Duval était loin d'approuver les projets de son jeune ami; mais il ne les blâmait pas ouvertement, car il sentait que les dégoûts de l'ambition ne peuvent naître que des mécomptes de l'ambition. Toujours prêt à donner un bon conseil, il laissait faire ensuite, et se trouvait là pour consoler ou pour secourir. C'était l'idéal de l'amitié, et celle qu'il inspira fut bien profonde, puisque non-seulement M. de Saint-Pierre lui adressa les lettres qui composent la relation de son voyage à l'Île de France, mais longtemps après, par une touchante fiction, il attribuait son système de la fonte des glaces polaires à un sage nommé M. Duval, cherchant à répandre sur l'ami qui avait inspiré son premier ouvrage les derniers rayons de sa gloire.

M. Duval, instruit du départ prochain de M. de Saint-Pierre, fit tous ses efforts pour changer sa résolution; mais, ne pouvant y réussir, il lui ouvrit généreusement sa bourse; et le même jeune homme qui venait de refuser les dons d'un maréchal d'empire, parce qu'il ne pouvait voir en lui qu'un protecteur étranger, consentit à emprunter dix roubles (50 fr.) d'un simple particulier dans lequel son cœur voyait un ami.

Cependant, le maréchal de Munnich le présenta au général sous les auspices duquel il devait paraître à la cour, et peu de temps après ils se mirent en route pour Moscou. On était alors au mois de janvier. Le général avait deux voitures bien chaudes, bien closes, l'une pour lui, l'autre pour ses adjudants. Un traîneau découvert était destiné à son domestique, et il donna ordre d'y faire placer le jeune Français. Dès la première nuit, le traîneau versa deux fois. Notre malheureux voyageur, exposé à toutes les injures de l'air, éprouvait un froid d'autant plus horrible qu'il n'avait pris aucune des précautions d'usage, et qu'avec son chapeau de feutre et son habit court, il lui semblait qu'il n'était pas vêtu. Le second jour, il eut une joue gelée, et sans un bonnet de laine que lui prêta son compagnon, il y eût sans doute laissé ses deux oreilles. Chaque fois qu'on arrivait dans une maison de poste, le général déballait lui-même les provisions, il distribuait à chacun un petit morceau de pain dur comme le marbre, puis la valeur d'un demi-verre de vin, qu'on coupait avec une hache. Après cette généreuse distribution, le général se mettait seul à table, pendant que ses aides de camp et son secrétaire se tenaient debout derrière lui. M. de Saint-Pierre ne crut pas devoir les imiter; à la grande confusion des autres officiers, il osa s'asseoir en présence du général, qui ne lui pardonna point ce qu'il appelait un excès de familiarité. L'espèce de mépris qu'on lui avait témoigné en le reléguant parmi les valets avait accru sa fierté et redoublé sa tristesse. Mais l'aspect de la nature aurait suffi pour le plonger dans la mélancolie. Il est impossible d'exprimer l'âpreté de l'air et du froid. Tout était couvert de neige: les bois, les champs, les plaines, les montagnes, les lacs et la mer même. Chaque matin le soleil, semblable à un globe de fer rouge, se levait au bord de l'horizon; sa lumière était pâle et sans chaleur, seulement elle agitait dans l'air une infinité de particules glacées qui étincelaient comme une poussière de diamants. La nuit ne présentait pas un spectacle moins étrange: les sapins, à travers lesquels murmurait un vent glacé, étaient comme autant de pyramides d'albâtre dont les avenues se prolongeaient à l'infini; tantôt la lune les éclairait de ses lueurs bleuâtres, tantôt les feux de l'aurore boréale semblaient les couvrir des reflets d'un vaste incendie. On eût dit alors les colonnades, les portiques d'une ville en ruine, au milieu desquels l'imagination frappée voyait se mouvoir des sphinx, des centaures, des harpies, le dieu Thor avec sa massue, et tous les fantômes de la mythologie du Nord.

Emporté rapidement dans un traîneau découvert, il voyait ces êtres fantastiques s'agiter autour de lui, et il avait peine à ne pas croire à leur réalité. Les trois voitures couraient ainsi, sans autre espoir que celui d'arriver dans quelques pauvres villages dont rien n'annonçait les approches, car les coqs et les chiens même étaient tapis par le froid. Cependant on voyait des troupeaux de loups qui, pressés par la faim, suivaient les voyageurs comme une proie. Ces terribles animaux se partageaient en deux meutes sur les deux côtés du chemin; ils étaient guidés par un chef, qui s'élançait en avant, précédait la voiture, et s'arrêtait de temps à autre en poussant des cris plaintifs, auxquels les deux meutes répondaient par intervalles égaux. Après cet appel, on n'entendait plus que le bruit léger de leur course sur la neige, bruit qui avait quelque chose de plus sinistre encore que leurs gémissements. Ah! lorsqu'au milieu de ces déserts notre triste voyageur venait à se rappeler les champs fertiles de la France, ces riantes vallées, ces vertes collines où les animaux utiles à l'homme paraissent de toutes parts, où la terre est couverte de moissons, de vignobles et d'agréables vergers, où le champ du coq, les aboiements du chien, le carillon argentin du clocher rustique annoncent chaque jour le retour de l'aurore; ah! comme alors il sentait son cœur douloureusement oppressé! comme il se trouvait misérable d'errer si loin de sa patrie! C'est ainsi qu'exposé à la rigueur du froid le plus vif, n'ayant pas même un manteau pour se couvrir, il était réduit à envier le sort de ces malheureux paysans qu'il trouvait rassemblés dans de pauvres cabanes, mais qui au moins se consolaient entre eux de leur misère; il enviait, enfin, jusqu'au sort des chevaux attelés à sa voiture; car la Providence, prévoyante pour eux, les avait couverts de poils longs et chauds, semblables à d'épaisses toisons: comme pour témoigner, pensait-il alors avec amertume, que l'homme seul est abandonné sur cette terre: comme pour témoigner, pensait-il vingt ans plus tard avec admiration, qu'il n'est pas un seul être au monde qui soit livré à l'abandon: Dieu leur donnant à tous, suivant le besoin, ce que leur intelligence ne leur apprend pas à se donner.

Enfin ils arrivèrent à Moscou. Rien n'est plus magnifique que l'aspect de cette ville, où tout annonce le voisinage de l'Asie. Au milieu des maisons bâties à la chinoise s'élèvent une multitude de dômes étincelants, à travers lesquels on voit briller les flèches dorées de plus de douze cents clochers terminées par des croissants surmontés d'une croix. Notre fondateur d'empires arriva dans cette ville, avec un écu dans sa poche: il est vrai qu'uniquement touché de sa grandeur future, il ne songeait guère à sa misère présente. Sa peine n'était pas de savoir comment il souperait, mais bien comment il approcherait de la grande Catherine: car la voir et la persuader était une même chose pour lui. Parmi ses compagnons de voyage, un seul, frappé de la dignité de sa conduite dans une situation si difficile, s'attacha vivement à son malheur. C'était un officier nommé Barasdine: jeune, bouillant, superbe, poussant la franchise jusqu'à la rudesse, il s'était fait une loi de penser tout haut, regardant comme une lâcheté de se taire devant le vice heureux, et l'attaquant en face avec toute l'âpreté de son caractère. Souvent il avait reproché au général son indifférence pour le jeune Français; mais ces reproches n'avaient fait que blesser plus profondément l'orgueil d'un homme pour qui rien n'était évident que son propre mérite. Arrivé à Moscou, le général fait arrêter ses voitures devant une grande auberge, et charmé de trouver une occasion de contrarier peut être même d'embarrasser M. de Saint-Pierre, il annonce froidement qu'il est temps de chercher un gîte. Il était nuit, et cette nouvelle répandit le trouble parmi les voyageurs. Aussitôt chacun songe à retrouver ses bagages, et les domestiques font approcher les yswoschtschiki, espèce de traîneaux qui rendent à Moscou les mêmes services que les fiacres rendent à Paris.

M. de Saint-Pierre n'avait qu'un petit porte-manteau, et depuis un moment il faisait de vaines recherches pour le retrouver, lorsqu'il apprit que le général l'avait envoyé aux messageries sous prétexte que ses voitures étaient déjà surchargées. Pendant qu'il témoignait sa surprise d'un pareil procédé, Barasdine s'emportait contre ce qu'il appelait hautement une action indigne; mais le général, sans daigner lui répondre, ordonna au cocher de partir et laissa les deux jeunes gens exhaler leur colère. Cette circonstance ne fit que les unir davantage, et ils ne se séparèrent qu'après s'être promis de se revoir bientôt. Barasdine alla descendre chez son oncle, M. de Villebois, grand maître de l'artillerie; et M. de Saint-Pierre ayant loué un traîneau, se fit conduire chez le frère de son hôtesse de Pétersbourg, qui, sur la recommandation de Duval, devait lui donner un logement. Mais les contrariétés s'enchaînent souvent, comme les malheurs. Arrivé chez M. Lemaignan, un domestique lui apprend que son maître n'est point à Moscou, et qu'il ignore l'époque de son retour. Qu'on se figure l'embarras de notre voyageur: isolé au milieu de la nuit dans une ville immense, ignorant la langue du pays, ne pouvant ni s'orienter ni se faire entendre, il était devant son guide comme un homme muet. Enfin, ne sachant que devenir, il remonte machinalement dans le yswoschtschiki. Son conducteur ne le voit pas plutôt disposé à partir, qu'il met ses chevaux au galop, et le ramène comme par inspiration à l'auberge où il l'avait pris. Le payement de la voiture acheva d'épuiser sa bourse, et il entra dans la maison sans savoir comment il en sortirait le lendemain.