Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu rétablies, le premier usage qu'il en fit fut de s'éloigner de l'habitation. Comme je ne le perdais pas de vue, je me mis en marche après lui, et je dis à Domingue de prendre des vivres et de nous accompagner. À mesure que le jeune homme descendait cette montagne, sa joie et ses forces semblaient renaître. Il prit d'abord le chemin des Pamplemousses; et quand il fut auprès de l'église, dans l'allée des bambous, il s'en fut droit au lieu où il vit de la terre fraîchement remuée: là, il s'agenouilla, et levant les yeux aux ciel, il fit une longue prière. Sa démarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puisque cette marque de confiance envers l'Être suprême faisait voir que son âme commençait à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et moi, nous nous mîmes à genoux à son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva, et prit sa route vers le nord de l'île, sans faire beaucoup d'attention à nous. Comme je savais qu'il ignorait non-seulement où on avait déposé le corps de Virginie, mais même s'il avait été retiré de la mer, je lui demandai pourquoi il avait été prier Dieu au pied de ces bambous; il me répondit: «Nous y avons été si souvent!»
XIII
La même vague avait noyé toutes ces existences, ils meurent tous en peu de mois de la mort de Virginie. Le poëme finit par leur tombeau sur la plage à l'ombre des lataniers des Pamplemousses. Une larme silencieuse y tombe éternellement. On ramasse un grain de sable au pied de ces arbres et on le rapporte en Europe, non comme un monument de l'émigration, mais comme un souvenir personnel. Cette larme du monde, toujours tiède, ne tarit pas et ne tarira jamais.
Bernardin de Saint-Pierre ne fut pas un historien, il fut une voix de l'humanité, un Job du cœur. Dès que l'ouvrage eut paru il fut immortel.
Mais le premier jour où il fit la lecture de son manuscrit à une société d'hommes et de femmes de lettres à Paris, la société se vengea de la nature en le méconnaissant: c'était chez M. Necker, l'homme à la mode, mais le moins naturel des écrivains; sa femme, vertueuse mais prétentieuse; sa fille, madame de Staël, capable de tout comprendre, mais non de tout faire; Buffon, qui ne pouvait écrire qu'à l'ombre des créneaux de la tour de Montbard, et qui rendait dans ce cénacle les oracles de l'emphase; Thomas, esprit bon et pur, corrompu par la rhétorique; l'abbé Galiani, Napolitain de sens exquis, mais qui se nourrissait du sel de l'esprit au lieu de la substance du cœur; enfin quelques grands artistes du temps, juges de forme plus que de fond, tel que le fameux peintre de marine Vernet, faisaient partie de l'auditoire. Après le dîner, on accorda audience à Bernardin de Saint-Pierre. La lecture n'eut aucun succès. Tout le monde s'endormit ou se retira à petit bruit tour à tour. L'auteur s'en alla consterné.
Il était encore accablé de ce double échec, lorsqu'un homme de génie, le peintre Vernet, vint ranimer son courage, et le rendre à ses études chéries. Cet artiste célèbre montait souvent dans le petit donjon que M. de Saint-Pierre occupait alors, rue Saint-Étienne-du-Mont. Le hasard l'y avait conduit quelques jours après sa funeste lecture de Paul et Virginie: il trouva son ami dans un abattement extrême; et le pauvre solitaire, le cœur plein de sa mésaventure, ne se fit pas prier pour la raconter. Elle surprit Vernet, qui avait entendu plusieurs fragments des Études, et qui voulut juger un ouvrage sorti de la même plume. M. de Saint-Pierre ne cède qu'avec peine à ses instances, mais enfin il prend son manuscrit qui, depuis le jour fatal, était resté roulé sur le coin de sa table, et il commence sa lecture. Vernet l'écoute d'abord avec méfiance, mais le charme ne tarde pas à agir sur lui: à chaque page il se récrie. Jamais il n'entendit rien de si neuf, de si pur, de si touchant! La description de ces climats lointains développe à ses yeux une nature nouvelle! Les jardins d'Éden ont moins de fraîcheur; les amours d'Adam et d'Ève ont moins de grâce et d'innocence! C'est le pinceau de Virgile! C'est la morale de Platon! Bientôt il ne loue plus, il pleure. Il partage les transports de Paul au départ de Virginie; il ne trouve plus d'expressions assez fortes pour rendre ce qu'il éprouve. On arrive au dialogue du vieillard; M. de Saint-Pierre propose de passer outre, et raconte l'effet qu'il a produit sur madame Necker. Vernet ne veut rien perdre; il prête toute son attention, et bientôt son silence devient plus éloquent que ses larmes et ses éloges. Enfin la lecture s'achève; Vernet transporté, se lève, embrasse son ami, le presse sur sein: «Heureux génie! charmante créature! s'écriait-il; la beauté de votre âme a passé dans votre ouvrage. Ah! vous avez fait un chef-d'œuvre! Gardez-vous bien de retrancher le dialogue du vieillard; il jette dans le poëme de la distance et du temps; il sépare les détails de l'enfance du récit de la catastrophe, et donne de l'air et de la perspective au tableau: c'est une inspiration de l'avoir placé là! Mais combien ce site étranger a de charmes par sa beauté naturelle! et avec quel art l'action se trouve liée au fond du paysage! Non-seulement on croit avoir vécu avec ces aimables enfants, mais on croit avoir entendu le ramage de leurs oiseaux, cultivé leur jardin, joui de la beauté de leur horizon, parcouru leur univers! Mon ami, vous êtes un grand peintre, et j'ose vous prédire la plus brillante renommée!» Ces éloges, qui faisaient entendre d'avance à M. de Saint-Pierre le jugement de la postérité, le pénétrèrent de joie, et lui rendirent cette confiance qu'un excès de modestie fait perdre quelquefois au talent, et qu'une conscience secrète lui rend toujours presque malgré lui. Il disait, du fond de son cœur: «Mon Dieu, pardonnez-moi de ne m'être point fié à vous.» Ce jour fut pour lui un jour de bonheur. Après s'être longtemps promené avec Vernet, il le quitta sur les boulevards, à l'entrée de la rue Saint-Victor. Il revenait seul dans cette rue, lorsqu'il fut surpris par une averse; comme il hâtait sa marche pour chercher un abri, de longs éclats de rire attirèrent son attention. Il ne voyait cependant qu'une petite fille qui accourait à lui, la tête couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par dernière. Mais bientôt il s'aperçut que ce jupon servait d'abri à deux têtes charmantes animées par la course et par la joie. On voyait briller, sous ce parapluie de leur invention, des regards contents et des joues de roses. En rentrant chez lui, il ajouta cette jolie scène à sa pastorale; et ceci est un trait caractéristique de ce génie observateur: il ne savait décrire que ce qu'il avait vu; mais quelle riante imagination ne fallait-il pas pour voir dans les jeux de deux enfants du faubourg Saint-Marceau un tableau digne du pinceau de l'Albane!
Le succès de Paul et Virginie surpassa l'attente même de Vernet. Dans l'espace d'un an, on en fit plus de cinquante contrefaçons. Les éditions avouées par l'auteur furent moins nombreuses; mais elles suffirent pour le mettre en état d'acheter une petite maison avec un jardin, située rue de la Reine-Blanche, à l'extrémité du faubourg Saint-Marceau: véritable chartreuse, dont aucun bruit, aucun voisin ne troublait la solitude. C'est du fond de cette retraite que l'auteur assista, pour ainsi dire, aux premiers mouvements de cette révolution qui devait faire tant de mal à sa patrie et au genre humain. Il l'avait vue de loin sortir de l'antre de l'athéisme, s'élever autour du trône et des autels, et de là se répandre sur les chaumières, qu'elle remplit de ses ténèbres. Mais vainement il avait cherché à ramener sur la France quelques rayons de la lumière céleste; leurs clartés brillaient aux yeux innocents, et laissaient la multitude dans l'obscurité. Au moment où le royaume se divisait en deux partis, dont l'un voulait faire une république et l'autre conserver la monarchie, il se hâta de rappeler au peuple les anciennes obligations qu'il avait à son roi. Ces observations furent publiées dans les journaux; mais comment auraient-elles été entendues au milieu de tant de volontés coupables! Dans les jours de désordre, on ne vous demande pas de suivre votre conscience, mais de suivre un parti. Il faut penser comme les autres, sous peine d'être déshonoré. «Que me parlez vous de modération! s'écrie le soldat en marchant au combat; ma vertu, en ce moment, est de tuer mon ennemi.» Telle fut la réponse des factions à l'écrit de Bernardin de Saint-Pierre. Aussi disait-il que ce qui l'avait le plus étonné dans la révolution, c'est qu'on eût fait un crime de la modération. Cependant il persistait dans ses principes. Le duc d'Orléans, qui lui avait accordé une petite pension, voulant mettre sa reconnaissance à l'épreuve, le fit solliciter d'écrire en sa faveur; Bernardin de Saint-Pierre lui répondit en publiant les Vœux d'un solitaire, qu'il adressait à Louis XVI. La pension fut supprimée.
XIV
Pourquoi cette indifférence dans les classes lettrées, et cet enchantement dans les classes ignorantes? car le livre n'eût pas plutôt paru qu'il eut deux éditions immédiates et jusqu'à cinquante contrefaçons en deux ans? La réponse est simple: c'est que les classes lettrées cherchent l'art et que les classes ignorantes ne cherchent et n'applaudissent que la nature. Elles la reconnurent dans Paul et Virginie et malgré l'engouement du moment pour la métaphysique révolutionnaire qui commençait à fanatiser la France, c'était tout. La passion d'esprit se tut; et le sentiment vrai fut vainqueur. Jamais livre n'eut un pareil succès.
Bernardin de Saint-Pierre en recueillit en peu de mois assez de bénéfice pour s'acheter dans un des faubourgs de Paris une petite maison et un jardin au milieu des habitations les plus élémentaires du pauvre peuple. Mais il ne pouvait plus se cacher. Son nom était écrit avec des larmes dans le cœur de tous les Français.