XV
Et d'où venait ce succès inattendu et prodigieux qui arrivait si tard et si laborieusement à ce père inconnu de tant d'ouvrages? C'est qu'il avait oublié l'art, et écouté seul l'art des arts, c'est-à-dire la nature. Il avait laissé parler son âme, et son âme, répondant à l'universalité des cœurs de toutes les nations, avait étouffé à l'instant toutes les chimères, toutes les fantaisies, tous les systèmes, et donné la parole à Dieu qui parle par le sentiment. L'évangile des cœurs était retrouvé. Ce style était évangélique aussi; le pauvre comme le riche, le vieillard comme l'enfant avait entendu ce langage.
On avait pleuré! on pleure encore, on pleurera toujours.
Voilà le triomphe de l'art sur l'esprit. Voltaire avait fait rire et sourire; Bernardin de Saint-Pierre avait fait prier et pleurer. Le siècle était à lui.
Lamartine.
FIN DE L'ENTRETIEN CXL.
Paris.—Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
CXLIe ENTRETIEN
L'HOMME DE LETTRES
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
(SUITE).
I
Ce fut après le succès de Paul et Virginie que Bernardin de Saint-Pierre, admis, sur sa réputation des Études de la nature, chez M. Didot, épousa sa fille, et commença sa vie de père de famille; il en eut deux enfants auxquels il donna les noms immortels de Paul et de Virginie. Indépendamment de ce que lui avait valu le prix des Études et surtout de Paul et Virginie, et de quelques modiques pensions littéraires que Louis XVI et le duc d'Orléans lui avaient données pour récompenser ses ouvrages et secourir sa pauvreté, il avait reçu la dot de sa femme et il appartenait par elle à une famille riche qui pouvait l'aider à tirer parti de ses œuvres. Il fut heureux, mais nous avons peu de détails sur cette époque de sa vie, qui dura moins longtemps que ses jours agités; il perdit par la mort cette femme, mère de ses deux enfants, avant qu'ils eussent l'âge de connaître leur mère. Bernardin de Saint-Pierre, qui avait écrit tard, touchait lui-même à ses jours avancés.—MM. Didot avaient imprimé, à leurs frais, son premier livre à grand succès, les Études de la nature, en 1784. Un prote distingué, nommé M. Bailly, avait lu avec enthousiasme le manuscrit et avait garanti le succès de cette publication à ses patrons: il ne s'était pas trompé.
Aimé Martin analyse ainsi, et avec trop de faveur peut-être, ce livre de son maître: