Le nautonier rama vigoureusement jusqu'à l'autre bord. Ayant entendu nommer quelqu'un qu'il ne trouva pas, il entra dans une terrible colère quand il vit Hagene, et, furieux, il adressa la parole au héros:

«Il est possible que votre nom soit Amelrîch. Mais vous ne ressemblez guère à celui que je croyais ici, lequel est mon frère de père et de mère. Maintenant que vous m'avez trompé, vous resterez à l'autre bord.

«—Non point, par Dieu le tout-puissant, répondit Hagene. Je suis un guerrier étranger et d'autres chevaliers sont confiés à mes soins. Acceptez donc de bonne amitié sa récompense que je vous offre pour me passer à l'autre rive, je vous en serai vraiment très-obligé.»

Le nautonier reprit: «Non, cela ne peut se faire. Mes seigneurs bien-aimés ont des ennemis, et pour ce motif, je ne mène aucun étranger dans ce pays. Si vous aimez à vivre, descendez vite de ma barque sur le rivage.

«—N'agissez pas ainsi, dit Hagene, mon cœur en est attristé. Acceptez de ma main, par amitié, cet or très-pur et passez à l'autre bord nos mille chevaux et autant d'hommes.» Le farouche nautonier reprit: «Non, jamais je ne le ferai.»

À ces mots il leva une forte rame large et pesante et frappa sur Hagene, qui, du coup, tomba sur ses genoux au fond de la barque: il en éprouva grande douleur. Jamais le héros de Troneje n'avait rencontré si féroce batelier.

La fureur de celui-ci redoubla contre l'orgueilleux étranger. Il asséna sur la tête de Hagene un coup de son aviron avec tant de force, qu'il le brisa en éclats. C'était un homme fort; mais il devait en arriver malheur au batelier d'Else.

Plein de colère, Hagene saisit promptement le fourreau de son épée et en tire la bonne lame; il lui abat la tête et la jette à terre. Bientôt les Burgondes apprirent ce qui venait d'arriver.

Au moment où il frappa le batelier, la barque fut emportée par le courant, ce qui le dépita fortement. Avant qu'il ne parvint à la ramener, il sentit la fatigue. C'est qu'il employait toutes ses forces, l'homme du roi Gunther.

Il ramait à coups si précipités, que la forte rame se rompit dans sa main. Il voulait arriver jusqu'aux guerriers qui se trouvaient sur le bord. Mais il n'y avait point d'autre rame; il lia les débris en hâte, avec une courroie de bouclier, qui était un cordon étroit. Descendant le courant, il mena la barque vers une forêt, où il trouva son maître sur le rivage. Maints vaillants hommes coururent à sa rencontre.