Le 10 novembre, assez matin, je partis de ce château, étant convenu avec mon camarade des voies que je tiendrais pour le tirer de Mingrélie, s'il plaisait à Dieu de me donner un heureux voyage. J'emportai avec moi cent mille livres en pierreries et huit cents pistoles en or, avec le peu de hardes qui m'étaient restées. Les pierreries étaient enfermées dans une selle faite exprès pour cacher des bijoux, et dans un oreiller. Je pris un valet pour m'accompagner, celui-là même que j'avais racheté de l'esclavage. C'était un fripon caché, un traître dont la méchanceté ne m'était pas bien connue. On ne me conseillait pas de l'emmener, crainte d'avanie et de quelque méchant tour qu'il avait tout l'air de me jouer. Je n'étais pas moi-même bien résolu à m'en charger; mais la fortune voulait que je le prisse, et je ne pus l'empêcher. Les raisons qui me portèrent à l'emmener plutôt qu'un autre, c'est qu'il souffrait son mal en désespéré et en furieux, et que je craignais que le désespoir et l'ivrognerie, à quoi il était sujet, ne nous fît découvrir en Mingrélie. Le P. Zampi, préfet des théatins, m'accompagna, comme il avait toujours fait. Le frère laïque me voulut conduire à Anarghie. Nous marchâmes à pied, le préfet et moi, parce qu'on ne put trouver qu'un cheval de louage, quelque argent qu'on offrît pour en avoir, sur lequel je mis mes hardes et mon valet. Le frère laïque était à cheval; il pleuvait à verse depuis deux jours; le frère pensa se noyer à une lieue du château, dans un fossé large et débordé, où son cheval tomba, et dont nous le retirâmes à grand'peine et à demi mort. Je ne dirai point les fatigues que j'eus ce jour-là et les suivants; je fus obligé d'aller en divers lieux à pied, en une saison de pluie, dans des bois pleins d'eau et de fange, où j'en avais d'ordinaire par-dessus les genoux; je dirai seulement qu'on ne peut au monde avoir plus de peines que j'en eus. J'étais épuisé, en vérité; il ne me restait que le courage et la résolution de tout faire et de tout souffrir pour sauver le bien qu'on m'avait confié. Le soir, nous arrivâmes à Anarghie, percés de pluie jusqu'aux entrailles. Anarghie est à six lieues du château de Sabatar.

Le 12, je devais m'embarquer; mais j'en fus empêché par une nouvelle qu'on eut que des barques de Circassiens et d'Abcas croisaient sur les côtes de Mingrélie. Cela était vrai; elles avaient enlevé des barques du pays, et une, entre autres, où j'avais intérêt. L'indicible ennui que ces retardements me causaient ne venait pas tant de ce qu'ils me tenaient en des dangers et en des maux continuels, que de ce qu'ils semblaient me menacer de n'en sortir jamais.

Le 19, on vint donner avis au P. Zampi que le jour précédent, de nuit, on avait enfoncé la porte de son église, pris ce qui y était, ouvert le sépulcre qui était dedans et emporté tout ce qu'un père théatin, demeuré au logis pour le garder, comme on a dit, avait enfermé dans ce tombeau; qu'on avait fouillé partout, et qu'il ne restait rien d'entier que la muraille. On peut croire l'épouvante que je pris à cette nouvelle, ayant laissé plus de sept mille pistoles enterrées en cette église. Je dépêchai aussitôt à mon camarade. On ne le trouva point au château; il était déjà allé à la maison des théatins pour savoir quelle part nous devions prendre à la mauvaise aventure, laquelle il avait apprise aussitôt que moi. Il m'écrivit que, grâce à Dieu, l'on n'avait point touché à notre argent, et qu'il l'avait trouvé au même état où nous l'avions mis en terre. Cette nouvelle me releva merveilleusement le courage, je la regardai comme une nouvelle marque de l'assistance dont le Seigneur me favorisait, et j'allai encourager les Turcs, qui m'avaient loué leur felouque, à partir incessamment.

Le 27, je partis d'Anarghie. Ma felouque était grande. Il y avait près de vingt personnes, la moitié esclaves et le reste Turcs. Je n'y avais laissé embarquer tant de gens qu'afin de me pouvoir défendre des corsaires qui couraient la côte. Après une heure de navigation, nous arrivâmes à la mer. Le Langur (Engouri), que nous descendîmes, est rapide. On le descend très-vite; mais il faut l'avoir bien pratiqué, quand on descend sur ce fleuve avec des barques chargées, parce qu'il y a quantité de bas-fonds où elles s'ensablent. Je demeurai tout le jour sur le bord de la mer: le patron de la chaloupe m'en pria; il attendait encore deux esclaves qui devaient arriver sur le soir.....

VII

L'évêque Lanatelle, amoureux de la reine de Mingrélie, princesse d'une incomparable beauté, et aimé d'elle, quoique le roi son mari eût été aveuglé et exilé par les complices de l'évêque, vivait avec elle, est l'homme principal de ces machinations, Chardin le visite, et le raconte; il n'y a pas de roman en Europe comparable à ce récit. Les Turcs s'y mêlent par le pacha d'Acalziké, qui intervient et change par ses forces les dynasties et les bornes de ces royaumes. Voici un exemple de ces aventures:

Le fils de la reine d'Imirette vivait retiré, sous la protection du pacha turc, mais ce jeune homme se souvenait de la beauté merveilleuse de la princesse caucasienne, fille de la reine, qu'il avait vue dans son enfance.

Dès que Rustan-Kan fut mort, la princesse Marie, sa femme, apprit que, sur des relations trop avantageuses de sa beauté qu'on avait faites au roi de Perse, Sa Majesté avait commandé qu'on la lui envoyât. On lui conseillait de s'enfuir en Mingrélie ou de se cacher. Elle prit une voie contraire: car, étant bien assurée qu'il n'y avait point de lieu dans l'empire de Perse où le roi ne la découvrît, elle alla s'enfermer trois jours durant dans la forteresse de Tiflis: ce qui était proprement se livrer à la merci de celui qui la voulait avoir; elle se fit voir tout ce temps-là aux femmes du commandant; et, l'ayant mandé ensuite à son appartement, elle lui fit dire que, sur la foi de ses femmes qui l'avaient vue, il pouvait écrire au roi qu'elle n'était pas d'une beauté à se faire désirer; qu'elle était âgée, et même un peu contrefaite; qu'elle conjurait Sa Majesté de lui laisser achever ses jours dans son pays. En même temps, elle envoya au roi un présent de beaucoup d'or et d'argent, et de quatre jeunes demoiselles d'une extraordinaire beauté. Dès que le présent fut envoyé, cette princesse ne voulut plus voir personne; elle se jeta dans la dévotion, faisant de grandes aumônes aux pauvres, afin qu'ils priassent Dieu pour elle. Au bout de trois mois, il vint un ordre du roi, à Chanavas-Kan, de l'épouser. Ce prince reçut l'ordre avec joie, parce que Marie est fort riche; et il l'épousa, quoiqu'il eût déjà une autre femme. Il a toujours une extrême considération pour elle, à cause de ses grands biens. Son premier mari, prince de Guriel, vit encore, mais il est fort vieux et fort cassé. Il est en Géorgie. La princesse lui a donné une de ses demoiselles pour le consoler de l'avoir perdue, et le fait entretenir, à la vérité assez misérablement; elle témoigne pourtant d'avoir encore de la tendresse pour lui; car il y a quelques années qu'étant sur les frontières d'Imirette, elle le manda, et le retint huit jours. Chanavas-Kan en témoignant de la jalousie, la princesse se mit à l'en railler: elle lui dit qu'il avait bonne grâce d'être jaloux d'un pauvre vieillard, aveugle, dénué, misérable et tout aussi impuissant qu'il l'était lui-même.

La plupart des seigneurs géorgiens sont extérieurement dans la religion mahométane. Les uns ont embrassé cette créance pour obtenir des emplois à la cour, et des pensions de l'État; les autres, pour avoir l'honneur de marier leurs filles au roi, ou seulement de les faire entrer au service de ses femmes. Il y a de cette lâche noblesse qui mène elle-même ses plus belles filles au roi. La récompense qu'on leur donne est une pension ou un emploi. La religion mahométane est toujours préalablement embrassée. La pension est selon la qualité des personnes, mais, d'ordinaire, ce n'est pas plus de deux mille écus. Il venait d'arriver à ce sujet, lorsque j'étais à Tiflis, une aventure fort pitoyable. Un seigneur géorgien avait fait savoir au roi qu'il avait une nièce d'une extraordinaire beauté. Sa Majesté commanda aussitôt qu'on la lui amenât. Ce méchant homme se chargea lui-même d'intimer l'ordre et de l'exécuter. Il vint chez sa sœur, qui était veuve, et lui dit que le roi de Perse voulait épouser sa fille, et qu'il fallait qu'elle la disposât à cela. La mère ayant fait savoir cette violence à sa pauvre demoiselle, elle pensa se désespérer; elle aimait un jeune seigneur qui demeurait en son voisinage, et en était extrêmement aimée. La mère le savait bien; elles prirent résolution de lui faire part de leur malheur. On le lui envoya dire par un domestique. Le cavalier arriva à minuit; il trouva la mère et la fille enfermées, qui déploraient à larmes communes et avec une vive douleur la dureté de leur sort. Il se jeta à leurs pieds, et leur dit que pour lui il ne craignait rien tant que de perdre sa maîtresse, et que tout le courroux du roi de Perse ne lui était rien au prix de cet accablement; qu'au reste, il n'y avait qu'une voie de se tirer d'affaire, qui était de se marier ensemble à l'heure même, et que le lendemain on déclarerait au perfide parent que la dame qu'on demandait n'était plus fille. Le parti fut accepté; et, la mère s'étant retirée, l'amant essuya les yeux de sa maîtresse et fit le mariage en un instant. L'oncle découvrit l'intrigue. On la fit savoir au roi. Sa Majesté en fut courroucée et donna des ordres exprès d'envoyer à la cour la mère, la fille et le mari. Ces personnes s'étaient cachées; elles fuirent çà et là durant quelques mois. Enfin, voyant qu'on les serrait de près et qu'elles ne pouvaient plus échapper, elles se sauvèrent à Acalziké, dont le pacha les prit sous sa protection.

La crainte qu'on a en Géorgie de semblables accidents oblige ceux qui ont de belles filles à les marier le plus tôt qu'ils peuvent, et en leur enfance même. Les pauvres gens surtout marient les leurs de bonne heure, et quelquefois dès le berceau. C'est afin que les seigneurs dont ils sont sujets ne les enlèvent pas pour les vendre, ou pour en faire des concubines. Il est certain qu'ils ont grande retenue pour les personnes mariées, encore que ce ne soit que des enfants, et qu'ils ne se portent pas aisément à les arracher de leurs maisons.