Sistan-Darejan était demeurée prisonnière à Acalziké. Les pachas l'y traitaient avec beaucoup de respect. Archyle avait toujours pensé à elle, depuis qu'il l'avait perdue de vue. Son père opéra tant, par ses présents et par ses intrigues auprès du pacha, qu'il la relâcha l'an 1660. Elle fut amenée en triomphe à Tiflis. Archyle l'épousa aussitôt, et acquit, par ce mariage, le droit au royaume de Caket, dont il était déjà vice-roi de fait; car cette princesse est fille de Taimuras-Kan et sœur d'Heracle, le seul fils que ce prince infortuné a laissé capable de lui succéder, tous les autres ayant été rendus aveugles. Cet Heracle s'est retiré en Moscovie, avec sa mère. On dit que le grand-duc leur entretient un train sortable à leur qualité.

Il y a une autre aventure de cet Archyle, vice-roi de Caket, digne de curiosité. Il avait été fiancé durant sa jeunesse à une fille des premières maisons de Géorgie. La demoiselle s'attendait fort d'être sa femme, étant une chose inouïe en ce pays-là de rompre un contrat de mariage. Lorsqu'elle sut qu'il épousait Sistan-Darejan, elle lui envoya demander satisfaction du meurtre qu'il commettait sur son honneur: c'est ainsi qu'on appelle en Géorgie l'affront qu'on fait à une accordée, de la laisser pour se marier à une autre. Elle prétendit en tirer raison par la justice; mais cette voie n'ayant pu réussir, à cause de l'autorité et du rang de sa partie, elle vint, à la tête de quatre cents hommes, présenter le combat à son infidèle. Il le refusa, et lui fit dire qu'il ne se voulait point battre contre une fille; qu'au reste, elle ne fît pas de bruit davantage, autrement qu'il publierait les faveurs que Sizi (c'est un jeune seigneur de la cour) s'était vanté d'avoir reçues d'elle. La demoiselle, outrée davantage qu'on ajoutât au mépris la calomnie, tourna ses ressentiments contre Sizi; elle l'appela en duel, et n'ayant pu l'y attirer, elle lui dressa une embuscade, où elle le mit en fuite, le poursuivit et lui tua plus de vingt hommes. Elle avait un frère, il prit sa querelle contre Sizi. Le prince et toute la cour firent mille efforts pour les ajuster; mais cela ne s'étant pu faire, on leur permit de vider leur différend par les armes. C'est une coutume en Géorgie que, quand la justice ne saurait éclaircir une querelle entre des gentilshommes, ni l'ajuster, on leur permet de se battre en champ clos. Les adversaires se confessent et communient, et, ainsi préparés à la mort, ils entrent dans la lice. On appelle cela: aller au tribunal de Dieu, et les Géorgiens soutiennent que cette voie de remettre directement à Dieu la punition d'un crime est très-bonne et très-équitable, quand la justice humaine ne peut connaître si l'accusé est coupable, ou si l'accusateur le charge faussement, Sizi et sa partie arrivés au rendez-vous, une troupe de soldats les séparèrent comme ils mettaient les armes à la main; et la demoiselle étant morte peu après de honte et de douleur, l'autorité du prince obligea son frère à s'ajuster avec Archyle et avec Sizi.

Chardin, au sortir de Tiflis, traverse L'Arménie en longeant le pied de l'Ararat et arrive en Perse. Com est la première ville sainte qu'il y rencontre, il en décrit ainsi les merveilles:

Com est une grande ville située en une plaine, le long d'un fleuve, et à demi-lieue d'une haute montagne. Sa figure est un carré long, sa longueur prend de l'orient à l'occident. Elle a quinze mille maisons, au dire des gens, car je ne les ai pas comptées. Elle est ceinte d'un fossé et d'un mur flanqué de tours à demi ruinées. Elle est entourée de jardins. Il y en a de grands de l'autre côté de l'eau. On voit, en un des plus beaux qu'il y ait, le mausolée de Rustan-Kan, prince de la race des derniers rois de Géorgie, qui embrassa la religion mahométane pour avoir le gouvernement de ce royaume-là. Ce jardin est une des plus ordinaires promenades de la populace de Com. Il y a deux beaux quais le long du fleuve, aussi longs que la ville, et au bout, à l'orient, un fort beau pont. Il y a aussi de beaux et de grands bazars, où se tiennent les marchés en gros et en détail. Com n'est pourtant pas un lieu de grand commerce. On en transporte des fruits frais et secs, principalement des grenades, beaucoup de savon, des lames d'épées et de la poterie blanche et vernissée. Il ne se fait point en toute la Perse de meilleur savon, ni de plus excellentes lames d'épées qu'en cette ville. Ce que la poterie blanche qu'on en transporte a de particulier est qu'en été, l'eau s'y rafraîchit merveilleusement bien et fort vite par le moyen de la transpiration continuelle. Des gens qui veulent boire frais et délicieusement ne se servent d'un même pot que cinq ou six jours, tout au plus. On l'humecte d'eau rose la première fois, pour ôter la senteur de la terre, et puis on le pend à l'air, plein d'eau et un linge mouillé autour. Un quart de l'eau transpire en six heures de temps la première fois, puis moins de jour en jour, tant qu'à la fin les pores se bouchent par la matière crasse et épaisse qui est dans l'eau, et qui s'arrête dans ses pores. Dès que la transpiration est empêchée dans ces pots, l'eau s'y empuantit, et il en faut prendre de neufs. Il y a en cette ville quantité de profondes caves, où le peuple va puiser l'eau à boire. La plupart de ces caves ont quarante à cinquante marches de descente, et fort hautes. L'eau en est aussi fraîche quand on la tire que celle qui est à la glace. Elle sort par des fontaines qui se ferment au robinet. C'est un grand régal que cette eau durant l'été, qui est furieusement chaud à Com et aux environs. Cette ville a quantité de beaux caravansérails et de belles mosquées. La plus belle est celle où sont enterrés les deux rois de Perse, derniers morts.

Voici le dessin de cette célèbre mosquée, dont l'on parle par tout l'Orient. Elle a quatre cours. La première est plantée d'arbres et de fleurs comme un jardin. C'est un carré long. L'allée du milieu est pavée et séparée des parterres par une balustrade. Il y a deux terrasses carrelées aux deux côtés; elles sont de la longueur de la cour et hautes de trois pieds. Sur chacune, il y a vingt chambres voûtées de neuf pieds en carré, une cheminée et un portique. À l'entrée de cette cour, il y a à gauche une de ces profondes caves dont l'on a parlé, et à droite une volière. Le lieu est tout à fait récréatif. Un canal d'eau claire, qui en fait le tour, sort d'un bassin d'eau qui est à l'entrée, et se rend dans un autre qui est au bout. Dix distiques en lettres d'or, sur le haut du portail, font l'inscription de ce mausolée; en voici la traduction:

La date du portail du tombeau de la très-vénérable et pure vierge de Com, sur qui soit le salut.

Au temps de l'heureux règne du roi Abas II, soutien du monde, de qui les jours soient augmentés.

Cette porte de miséricorde a été ouverte à la face des peuples. Quiconque jette les yeux dessus perd l'idée du paradis.

Quiconque a traversé ses cours, dont l'aspect réjouit les cœurs, ne les a point passées vite comme le vent.

Massoum, vicaire du grand pontife, des sages avis duquel le soleil apprend à régler son mouvement, a fait faire par Aga Mourad[9], l'un de ses substituts, ce portail, dont la hauteur et l'excellence surpassent le trône céleste.