Dieu, et c'est assez.
Toute louange non rapportée à Dieu est vaine; et tout le bien qui ne vient pas de lui n'est qu'une ombre de bien.
Le dévot ne doit pas aimer Dieu en vue de la récompense. L'amant qui se plaint d'être séparé de son objet, et voudrait vivre toujours dans l'union et la jouissance, n'est pas véritable amant, puisqu'il ne se résigne pas au bon plaisir de ce qu'il aime.
Le comble du plaisir est d'être uni à l'objet qu'on aime. Je ne travaille, pour moi, à autre chose qu'à me jeter à corps perdu dans cet abîme.
Au milieu de cette chapelle est le tombeau de Fathmé, fille de Mousa-Cazem (Mouça-Qâcem), un de ces douze califes que les Persans croient avoir été les légitimes successeurs de Mahomed; après la mort d'Aly, son gendre, Mousa-Cazem était le septième en ordre. Ce tombeau est long de huit pieds, large de cinq et haut de six, revêtu de carreaux de faïence, peints de moresques et couvert d'un drap d'or qui tombe jusqu'en bas. Il est fermé d'une grille d'argent haute de dix pieds et massive, distante de demi-pied du tombeau, et couronnée aux coins de quatre grosses pommes de fin or. C'est afin que le peuple ne souille pas le tombeau par ses baisers et ses attouchements, car on tient le tombeau même une chose sainte. Des lés de velours vert, tendus sur la grille en dedans, en interdisent la vue au peuple, et ce n'est que par faveur, ou pour de l'argent, qu'on le voit. Le plancher est couvert de tapis de laine fort fins. On en étend par-dessus de soie et d'or, aux grandes fêtes. Au-dessus du tombeau, à dix pieds de hauteur, pendent plusieurs vases d'argent, qu'on appelle candil (qandyl). C'est une espèce de lampe. Il y en a du poids de soixante marcs. Ils sont autrement faits que les lampes des églises. On n'y allume jamais de feu, et même il n'y en peut tenir, ni aucune liqueur, parce qu'ils n'ont point de fond. Je ne saurais dire la signification du mot de candil; mais je crois que c'est de ce terme qu'est venu celui de candil laphti (kandil-aphti)[10], duquel les chrétiens grecs appellent ceux qui entretiennent le luminaire dans les églises, et qu'est aussi venu le mot chandelle, lequel se trouve en presque toutes les langues de l'Europe, dans une même signification. Les mahométans appellent candilgi (qandyldjy), ces mêmes officiers que je viens de dire, que les Grecs appellent candilaphty.
À la grille, il y a des inscriptions suspendues. Elles sont en lettres d'or.
VIII
Chardin arrive à Tauris, ville la plus commerçante de l'empire; il y passe quelques jours, au couvent des capucins. Le gouverneur, fils d'un des premiers seigneurs de la cour, le reçoit à sa maison de campagne. La ville compte un million d'habitants. Enfin il continue son voyage et arrive à Ispahan.
Le roi Abbas II étant mort en son absence, toutes ses espérances de fortune étaient mortes avec lui, la cour avait changé de goût. Le roi actuel méprisait les parures et les bijoux.
J'employai le jour de mon arrivée à Ispahan, et le jour suivant, à recevoir les visites de tous les Européens du lieu, de plusieurs Persans et Arméniens avec qui j'avais fait amitié à mon premier voyage, et à prendre connaissance sur mes affaires. La cour était fort changée de ce que je l'avais vue à mon premier voyage, et dans une grande confusion. Presque tous les grands du temps du feu roi étaient ou morts ou disgraciés. La faveur se trouvait dans les mains de certains jeunes seigneurs, sans générosité et sans mérite. Le premier ministre, nommé Cheik-Ali-Kan, était depuis quatorze mois dans la disgrâce. Trois des premiers officiers de la couronne faisaient sa charge. Le pis pour moi était qu'on parlait de la lui rendre et de le rétablir, parce qu'étant, d'un côté, fort ennemi des chrétiens et des Européens, et qu'étant, d'un autre, inaccessible aux recommandations et aux présents, ayant toujours fait paraître durant son emploi qu'il n'avait rien plus à cœur que de grossir le trésor de son maître, je devais craindre qu'il ne l'empêchât d'acheter les pierreries que j'avais apportées par l'ordre exprès du feu roi son père, et sur les dessins qu'il m'en avait donnés de sa propre main. Cette considération me fit résoudre à faire incessamment savoir au roi mon retour. Ma peine était au choix d'un introducteur auprès du nazir, qui est le grand et suprême intendant de la maison du roi, de son bien, de ses affaires et de tous ceux qui y sont employés: je veux dire, qui je prendrais pour me donner les premières entrées. On me conseilla le Zerguer-Bachy, ou chef des joailliers et des orfèvres de Perse. D'autres me proposaient Mirza-Thaer, contrôleur général de la maison du roi. J'eusse mieux fait de me fier à la conduite du premier; je le reconnus ainsi dans la suite; mais, parce que je connaissais de longue main ce contrôleur général, ce fut à lui à qui je résolus de me remettre.