Le présent de l'ambassadeur des Lesqui consistait en cinq beaux jeunes garçons, vêtus de brocart, en une chemise de maille et en une armure de cavalier complète.

Celui de l'envoyé de Basra était une autruche, un jeune lion et trois beaux chevaux arabes.

Il pensa arriver alors une plaisante bévue: c'est que les gens qui avaient été chargés le jour précédent du présent de l'envoyé de la Compagnie française, comme on a dit, n'ayant pas su que l'audience de cet envoyé avait été remise à une autre fois, l'avaient apporté dans la place et s'étaient mis à la suite des autres. Le receveur des présents, s'apercevant de cette lourde méprise, fit charger ces porteurs de coups de bâton, en leur commandant de reporter le tout jusqu'à la huitaine.

Dès que les présents eurent passé, les tambours, les trompettes et plusieurs autres instruments commencèrent à jouer. C'était le signal pour les jeux et pour les combats, et, au même instant, les lutteurs, les gladiateurs et les escrimeurs se prirent ensemble. Les geôliers des bêtes féroces les lâchèrent sur de jeunes taureaux qu'on tenait assez proche, et les gens qui gouvernent les boucs et les taureaux dressés à s'entre-battre les mirent aux prises. C'est un carnage plutôt qu'un combat que ce que les bêtes féroces font avec les taureaux. Voici comment: Deux hommes tiennent la bête féroce par la laisse, à l'endroit du cou. Le taureau, dès qu'il l'aperçoit venir, se jette à la fuite; la bête le poursuit, et si vite, qu'en trois ou quatre sauts elle l'attache et l'accule. Les geôliers qui ont ces bêtes en garde se jettent alors sur le taureau, lui abattent la tête à coups de hache et donnent son sang à la bête. La raison pour laquelle on ne laisse pas la bête et le taureau se battre jusqu'à la mort, et qu'on se rue ainsi sur le taureau, c'est que le lion étant l'hiéroglyphe des rois de Perse, les astrologues et les devins disent qu'il serait de mauvais augure que le lion qu'on lance sur le taureau n'en fût pas entièrement le vainqueur, peu après l'avoir attaqué. Le spectacle de ces diverses sortes de combats dura jusqu'à onze heures. Ceux qui suivirent étaient plus divertissants et plus naturels. Le premier fut de trois cents cavaliers environ, qui parurent des quatre côtés de la place, fort bien montés, et vêtus aussi richement et aussi galamment qu'il se puisse. C'étaient, la plupart, de jeunes seigneurs de la cour, qui avaient tous plusieurs chevaux de main. Ils s'exercèrent une heure au mail à cheval. On se partage, pour cet exercice, en deux troupes égales. On jette plusieurs boules au milieu de la place, et on donne un mail à chacun. Pour gagner, il faut faire passer les boules entre les piliers opposés qui sont aux bouts de la place et qui servent de passe. Cela n'est pas fort aisé, parce que la bande ennemie arrête les boules et les chasse à l'autre bout. On se moque de ceux qui la frappent au pas du cheval, ou le cheval étant arrêté. Le jeu veut qu'on ne la frappe qu'au galop, et les bons joueurs sont ceux qui, en courant à toute bride, savent renvoyer d'un coup sec une balle qui vient à eux.

Le second spectacle fut des lanceurs de javelots. On l'appelle girid-bas, c'est-à-dire le jeu du dard, et voici comme on s'y exerce: Douze ou quinze cavaliers se détachent de la troupe et, serrés en un peloton, vont à toute bride, le dard à la main, se présenter pour combattre. Une pareille troupe qui se détache les vient rencontrer; ils se lancent le dard l'un à l'autre, et puis se rendent à leur gros, d'où il se fait un autre pareil détachement, et ainsi de suite tant que le jeu dure. Parmi cette belle noblesse, il y avait une quinzaine de jeunes Abyssins, de dix-huit à vingt ans, qui excellaient en adresse à lancer le dard ou le javelot, en dextérité à manier leurs chevaux, et en vitesse à la course. Ils ne mettaient jamais pied à terre pour ramasser des dards sur la lice, ni n'arrêtaient leurs chevaux pour cela; mais, en pleine course, ils se jetaient sur le côté du cheval et ramassaient des dards avec une dextérité et une bonne grâce qui charmaient tout le monde.

Tous ces exercices, qui sont les carrousels des Persans, finirent à une heure après midi, après le congé donné aux ambassadeurs. Le roi ne leur dit point une parole, et ne les regarda seulement pas. Il passa le temps à voir les jeux, les combats et les exercices qui se faisaient dans la place, à entendre la symphonie qu'il y avait dans le salon, composée des meilleures voix et des plus excellents joueurs d'instruments qui soient à ses gages, à discourir avec les grands de son État, qui étaient dans l'assemblée, et à boire et manger. Dès que les ambassadeurs furent entrés, on servit devant tout le monde une collation de fruits verts et secs, et de confitures sèches et liquides de toute sorte. Ces collations sont servies ordinairement dans des bassins plus grands que ceux dont on se sert dans nos pays, faits de bois laqué et peint fort délicatement, contenant vingt-cinq ou trente assiettes de porcelaine. On sert de ces bassins devant chaque personne, et quelquefois deux ou trois, selon l'honneur que l'on lui veut faire. Au bout du salon, vis-à-vis de l'entrée, il y avait un buffet garni, d'une part, de cinquante grand flacons d'or de diverses sortes de vins; quelques-uns de ces flacons émaillés, les autres couverts de pierreries et quelques-uns de perles; et de l'autre, de soixante à quatre-vingts coupes, et de plusieurs soucoupes de même sorte. Il y a de ces coupes qui tiennent jusqu'à trois chopines; elles sont larges et épatées, montées sur un pied haut de deux doigts seulement. On ne peut voir en lieu du monde rien de plus pompeux, de plus riche et de plus brillant. Les ambassadeurs ne burent point de vin; on servit seulement à celui de Moscovie de l'eau-de-vie de son pays. Je m'étonnai qu'on ne donnât point de vin à cet ambassadeur, puisque le roi en buvait à longs traits, et la plupart des grands. J'en demandai le sujet à un seigneur qui était là présent. «C'est par grandeur, me répondit-il, et pour garder davantage le respect de la majesté royale; et puis, ajouta-t-il en riant, on se souvient de ce qu'un de ses compatriotes fit à une célèbre audience qu'il eut du feu roi.» Je demandai aussitôt ce que c'était. Il me répondit que l'an 64, deux ambassadeurs extraordinaires de Moscovie étant à l'audience du roi, ils burent si fort qu'ils s'enivrèrent jusqu'à perdre la connaissance.

À midi, on servit le dîner. Chaque invité n'eut qu'un bassin, mais d'une grandeur au-dessus de tous ceux dont on se sert dans nos pays. Il y a dans ces grands plats du pilo de cinq ou six sortes, au chapon, à l'agneau, aux poulets, aux œufs farcis avec de la viande, aux herbes, au poisson salé, et, par-dessus, du rôti de plusieurs façons en quantité. Quinze hommes, sans exagération, épuiseraient sur un tel plat la plus ardente faim. Le plat qu'on servit devant le roi fut apporté et posé devant lui sur une civière d'or. On servait avec chaque plat une grande écuelle de sorbet, une assiette de salade et de deux sortes de pain. Le roi se retira sans dire un mot aux ambassadeurs et sans tourner seulement la tête de leur côté. Celui des Lesqui sortit le premier, et trouva ses chevaux au même lieu où il avait mis le pied à terre. L'ambassadeur de Moscovie le suivait de si près qu'il le vit monter à cheval; il prétendit qu'on lui amenât son cheval au même endroit. L'introducteur des ambassadeurs, qui le reconduisait, lui dit qu'il avait ordre de le faire monter à cheval à la même place où il était descendu, et que la coutume était d'en user ainsi. Le Moscovite allégua l'exemple du Lesqui et protesta de se ressentir de l'affront qu'on lui faisait. Il menaça, il tempêta durant un quart d'heure, frappant des pieds et retroussant son bonnet avec un étrange emportement; mais, après tout, il fut contraint d'avancer à pied et d'aller prendre ses chevaux au lieu où il les avait laissés. Voilà comment les Persans en usent pour faire honneur à leur religion, et les égards qu'ils ont pour ceux qui la professent. Ils avaient sacrifié à un Moscovite, qui paraissait n'être qu'un simple marchand et n'avoir d'autres intérêts en Perse que ceux de son petit commerce particulier, les envoyés des compagnies de France et d'Angleterre, et cela sur des vues de politique que l'on a remarquées; ils sacrifièrent par un semblable égard, le rang du Moscovite à l'envoyé des Lesqui, qui sont leurs tributaires, des montagnards à demi sauvages. Ils ménagèrent pourtant les honneurs entre ces envoyés, faisant mener l'ambassadeur de Moscovie par l'introducteur des ambassadeurs, et l'autre par un aide de ces cérémonies seulement, et faisant passer les présents du Moscovite les premiers. Mais il est facile de voir que, dans ce partage d'honneurs, le Lesqui avait les plus essentiels; car il fut mis à la droite du roi, et quand l'ambassadeur de Moscovie voulut s'en plaindre, on lui répondit qu'on avait donné la droite au Lesqui, parce qu'il était venu le premier. À dire le vrai, c'était parce qu'il était mahométan.

IX

D'après ces magnificences du palais et des réceptions du roi de Perse, on juge de l'impression qu'un pareil livre produisait sur les lecteurs de Chardin. La cour de Louis XIV elle-même devait rougir d'une civilisation qui dépassait la sienne.

Chardin raconte avec la même naïveté et la même grandeur les autres somptuosités de l'empire. Il reprit ensuite ses négociations avec le grand vizir et le nazir pour la vente de ses pierreries.