La sœur du roi me fit montrer un fil de perles, un bijou et une paire de pendants, qui méritent bien qu'on leur donne un article dans ce journal. Ce fut à propos de mes bijoux qu'elle me fit cette faveur.
On me fit voir à cette occasion une partie du trésor en vaisselle du roi de Perse. Les tasses ordinaires sont d'une pinte. Ce qui me parut le plus royal, ce fut une douzaine de cuillères longues d'un pied, grandes à proportion, faites pour boire du bouillon et des liqueurs. Le cuilleron était d'or émaillé; le manche était couvert de rubis; le bout était un gros diamant de quelque six carats. Cette douzaine de cuillères pouvait valoir seize mille écus. Il ne faut pas s'étonner qu'elles aient le manche long d'un pied, parce que, comme dans tout l'Orient, on mange à terre, et non sur des tables, il faudrait trop se baisser pour prendre du bouillon si les cuillères n'étaient aussi longues. La plupart de toutes ces pièces sont antiques. À moins de voir soi-même la quantité qu'il y en a, on ne saurait croire ce qui s'en peut dire. J'ai tâché plusieurs fois de savoir à combien tout cela se monte sur les registres, car il est marqué et on le sait très-exactement; mais je n'ai pu le découvrir. Toute la réponse que j'en pouvais tirer, c'est qu'il y en avait pour des sommes immenses, et que le compte en était infini. Je suis persuadé, après ce que j'en ai vu, qu'il y en a pour quelques millions. Le chef de gobelet m'a dit une fois que le buffet du roi contenait quatre mille pièces, ou ustensiles, toutes d'or, ou garnies d'or et de pierreries, comme je l'ai rapporté. Ce seigneur me donna à dîner, et me fit boire de plusieurs sortes de vins et d'eaux-de-vie, tant que la tête m'en tourna en un quart d'heure, car ces vins sont violents et les eaux-de-vie le sont encore plus. Si l'eau-de-vie n'est forte comme l'esprit-de-vin, elle ne plaît point en Perse, et le vin qu'on estime davantage est celui qui est très-violent et qui enivre le plus vite. Il me traitait en Persan, croyant que c'était bien me régaler que de m'enivrer d'abord. On appelle le vin en Perse, cherab, terme qui dénote en son étymologie toute sorte de liqueurs. Le nom de sorbet et celui de sirop viennent de ce terme de cherab, que les mahométans religieux ont en telle horreur, à cause que le vin enivre, qu'il est impoli de le proférer seulement en leur présence.
Le 3, je conclus un marché de mille pistoles avec la femme du grand pontife, qui est sœur du feu roi. Le marché fait, elle m'envoya dire qu'étant du voyage du roi, elle avait besoin de son argent comptant, mais qu'elle me donnait le choix de prendre une assignation à deux mois de terme, ou de l'or en plat. J'acceptai de prendre de l'or, et on me remit au soir. Dès que j'eus comparu à l'assignation, un eunuque, intendant de la princesse, apporta un plat-bassin du poids de six cents onces, à fort peu près. J'avais amené avec moi un changeur indien, fort habile en or en argent. Il toucha le plat en divers endroits, et le jugea à vingt-trois carats et demi, et me dit qu'il le garantissait à ce titre. J'en fis le marché à cinquante-six francs l'once. J'eusse volontiers acheté tout le bassin à ce prix-là; mais on ne m'en voulut donner que ce qu'il me fallait pour mon payement.
Le soir, étant allé chez le roi pour voir plusieurs qui me devaient de l'argent, le premier maître d'hôtel du roi, le capitaine de la porte et le receveur des présents, qui étaient du nombre, me prièrent de voir l'envoyé de la Compagnie française, et de lui dire «qu'on s'étonnait à la cour qu'il ne voulût pas payer la régale des présents qu'il avait faits au roi: qu'on l'informait mal en cela des coutumes de Perse, puisque tous les ambassadeurs, et généralement tous ceux qui font des présents au roi, de quelque part qu'ils vinssent, payaient cette régale, qui était un droit établi, et le principal émolument de leurs charges, et des autres officiers qui y avaient part; que c'était vainement qu'il se faisait une affaire de ne le payer pas, parce que sûrement il faudrait qu'il le payât.» Ces seigneurs me dirent la chose beaucoup plus fièrement que je ne la rapporte. D'autres intéressés dans ce même endroit me chargèrent aussi du même message, de manière que je crus être obligé de le rapporter à cet envoyé, afin qu'il pût prendre plus sûrement ses mesures. Je le trouvai prévenu pour sa conduite. Il me répondit «qu'il avait fait entendre à ces seigneurs, la première fois qu'on lui avait parlé de ce droit, qu'il était venu faire un présent au roi; mais qu'il n'avait rien apporté pour les officiers, qu'absolument il ne leur donnerait rien, et qu'il me priait de leur porter cette réponse à ma commodité.» On faisait parler l'envoyé de cette sorte, et on lui avait mis en tête que le nazir l'affranchirait du droit prétendu. Ce seigneur fit effectivement quelques démarches pour cela. Il lut au roi la requête que l'envoyé présenta à cet effet. Les grands, qui étaient intéressés, présentèrent aussi requête à l'encontre, et le différend fit du bruit. Le premier ministre ne se déclarait point. L'envoyé alléguait pour ses raisons que son collègue, qui avait des ordres libres, était mort; mais que lui n'avait point le pouvoir de rien donner, outre ce que portait sa commission. Les grands alléguaient la coutume, et que ce droit fait une partie de leurs appointements. Enfin, le conseil royal ordonna qu'on informerait la chose chez les Anglais, chez les Portugais et chez les Hollandais, et que s'il se trouvait qu'on eût jamais fait grâce de ce droit à quelque ambassadeur ou envoyé de ces nations-là, on la ferait aussi à cet envoyé. On fit venir les interprètes de ces nations, et on fit apporter les registres du receveur des présents. Ils demeurèrent tous d'accord que nul Européen n'avait jamais été affranchi de ce droit, et il fallut que l'envoyé français en passât par là. On lui fit pourtant grâce de quelque chose, et il en fut quitte pour dix mille huit cents livres.
Ce droit est de quinze pour cent par constitution. Les abus qui s'y sont glissés l'ont fait monter à près de vingt-cinq. Le grand maître d'hôtel en prend dix, lesquels de droit il faudrait qu'il partageât avec les yessaouls, qui sont comme les gentilshommes ordinaires de chez le roi, lesquels sont au nombre de vingt-quatre; mais il ne leur en donne presque rien. Les autres quinze pour cent sont pour les intendants des galeries ou magasins où le présent est consigné, comme on l'a dit; ainsi les droits de la pierrerie dont on fait présent au roi sont pour le chef du trésor et le chef des orfèvres, et ainsi du reste.
Le même jour, le grand maître vendit aux Arméniens, au nom du roi, un diamant de cinquante-trois carats, appartenant à la princesse sa mère, cent mille francs, à payer en dix-huit mois. Ce ministre avait fort tâché de le troquer avec moi contre une partie de ce que j'avais apporté; mais n'ayant pas voulu m'en charger, et la mère du roi en étant dégoûtée et s'en voulant défaire à quelque prix que ce fût, on obligea enfin le corps des marchands arméniens de l'acheter. Ils se défendirent de ce marché tant qu'ils purent; mais on les sollicita et pressa si fort de faire ce plaisir à la mère du roi, qu'ils furent enfin contraints de se rendre. Si, d'abord, ils eussent fait présent de sept ou huit cents pistoles au nazir, il les eût garantis de cette avanie. Ils m'offrirent, huit jours après, ce diamant à un tiers de perte.
Le 4, l'envoyé de la Compagnie française eut une conférence avec le premier ministre. Il se rendit à dix heures à l'hôtel de ce seigneur. Le nazir y était et plusieurs autres ministres. On mit sur le tapis les lettres qu'il avait présentées et le mémoire de ses demandes, et on lui demanda ce qu'il offrait en échange des exemptions de droits et des autres grâces qu'il prétendait. Il se trouva empêché de répondre, et il supplia qu'on envoyât quérir le supérieur des capucins. On le fit, et ce capucin étant venu, il répondit, au nom de l'envoyé, «qu'il n'avait nul pouvoir de traiter, et qu'il n'était venu pour autre chose que pour faire un présent au roi, et pour demander la confirmation des priviléges accordés par le feu roi à la Compagnie, et confirmés par le roi régnant.»—Les ministres répondirent que «les premiers députés de la Compagnie, qui étaient venus l'an 1665, avaient donné parole, en recevant ces priviléges, qu'au bout de trois ans, il viendrait de nouveaux députés de la Compagnie, non-seulement apporter des présents, mais aussi faire un traité de commerce avec la Perse, et que c'était uniquement sur cette parole qu'on leur avait donné ces priviléges, et que le roi les avait confirmés au commencement de son règne.» Le premier ministre ajouta ces paroles: «Les Anglais ont les exemptions que vous demandez pour avoir mis Ormus dans les mains des Persans. Les Portugais en jouissent pour avoir cédé à la Perse les terres qu'ils tenaient dans le golfe. Les Hollandais les ont aussi en vertu de six cents balles de soie qu'ils prennent tous les ans du roi, à un tiers plus cher qu'elle ne vaut au marché. Les Français, que veulent-ils nous donner pour avoir les mêmes exemptions qu'eux?» Le supérieur des capucins répondit, pour l'envoyé, «qu'il n'avait point d'ordre de traiter aucune condition; que M. Gueston, qui était plénipotentiaire, en eût traité s'il fût venu; mais qu'étant mort, l'envoyé ici présent n'avait d'autre ordre que de faire au roi le présent qu'il avait fait, et demander la continuation de l'octroi accordé à la Compagnie.»—Le premier ministre, se retournant vers les autres ministres, leur dit, avec un faux sérieux, «qu'il croyait que cela était vrai, y ayant toute sorte d'apparence que la Compagnie n'aurait pas fait choix pour une négociation d'importance d'une personne si jeune que l'envoyé.»—Il se retourna ensuite vers le supérieur des capucins, et lui demanda comment il accordait la réponse qu'il venait de faire avec la lettre que l'envoyé avait rendue au roi, de la part de la Compagnie, où il y a que les sieurs Gueston et de Jonchères sont égaux en qualité et en pouvoir; et qu'elle envoie deux députés, afin que, si l'un meurt, l'autre puisse remplir la députation.» Le père capucin se trouva un peu embarrassé de cette Contradiction, et tâcha de l'éclaircir; mais le divan en fut si mal satisfait, qu'il ne daigna pas y répondre. Le premier ministre fit là-dessus une longue énumération «des bons traitements qu'on avait faits à tous les gens de la Compagnie et en faveur de leur commerce, depuis leur établissement en l'an 1664, qu'on les avait laissés trafiquer sans leur faire payer aucun droit, et qu'au lieu de tenir la parole que les premiers députés de cette Compagnie avaient donnée par écrit en son nom, on venait leur demander la continuation de ces faveurs sans rien offrir en échange.»
Le conseil de l'envoyé répondit en promesses et en bonnes paroles. Au bout d'un assez long entretien, le premier ministre dit «qu'on informerait le roi de ce qui s'était passé dans cette conférence, et que Sa Majesté, selon sa générosité ordinaire ne manquerait pas de répondre favorablement aux requêtes de l'envoyé, et qu'il pouvait l'espérer ainsi. Il le chargea aussi d'écrire à la Compagnie que le roi était tout à fait bien porté pour l'avancement de son négoce et tous ses ministres pareillement, et que l'on ferait toutes choses favorables en sa faveur. La négociation finie, on servit le dîner, qui fut tout à fait magnifique, et un quart d'heure après on donna congé à l'envoyé.
«Le lendemain, l'agent de la Compagnie anglaise eut une pareille conférence avec le divan ou conseil, sur les affaires. Il représenta fort au long l'injustice que l'on rendait depuis quelques années à la Compagnie en la frustrant de la moitié qu'elle a dans la douane de Bander-Abassi, par le contrat solennel fait avec les rois de Perse derniers morts. Ensuite le peu d'égards qu'on avait pour les Anglais, depuis un certain temps, et les duretés qu'on leur faisait ressentir à certains péages, en visitant leurs valises et leurs meubles. Le premier ministre répondit que l'on avait fait cela sans ordre, et qu'il ferait faire justice, quoique ce ne fût pas tout à fait sans sujet, parce que les Anglais avaient la réputation d'emporter tous les ans de grosses sommes de ducats, contre les lois du royaume et avaient été surpris en le faisant. Il répondit ensuite sur le principal que pour ce qui regardait la douane de Bander-Abassi, les choses étaient fort changées depuis la prise d'Ormus, et que si les Persans faisaient des infractions au traité, c'était sur le modèle de la Compagnie anglaise; que cela paraissait, en ce que ce même traité portait qu'ils entretiendraient une escadre de navires dans le golfe de Perse, pour tenir la mer nette, et pour assurer le commerce, et que cependant il y avait plusieurs années qu'on n'y avait vu un seul vaisseau anglais pour ce dessein, que cela était cause que les Portugais, et les Arabes l'infestaient étrangement au dommage de la Perse, ceux-là entraînant les vaisseaux par force à d'autres ports que Bander-Abassi et leur faisant mille avanies. Cette conférence fut longue et le grand vizir y fit de rudes reproches aux Anglais, de ce qu'ils faisaient passer sous leur nom des marchandises qui ne leur appartenaient pas. L'envoyé assura que cela se faisait à l'insu et contre les ordres de la Compagnie et qu'il pourvoirait qu'à l'avenir cela ne se fît plus.» Il fut traité ensuite splendidement à dîner. Le même jour, la princesse, femme du grand pontife, me fit montrer un fil de perles, un bijou et une paire de pendants, qui méritent bien qu'on leur donne un article dans ce journal. Ce fut à propos de mes bijoux qu'elle me fit cette faveur.
Elle m'avait fait demander les plus beaux qui me restaient, et j'avais fort estimé un collier de perles que je lui envoyai, qui était de dix mille écus. Quand la princesse l'eut vu, et tous mes autres bijoux, elle m'en fit remercier, et m'envoya son tour de perles. Je n'en ai jamais vu de si beau, ni de si gros. Il est de trente-huit perles orientales, de vingt-trois carats pièce, toutes bien formées, de même eau et de même grosseur. Ce n'est pas un fil pour le cou, mais pour le visage, à la mode de Perse. On l'attache au bandeau, à l'endroit des tempes; il passe sur les joues et sous le menton. Les deux pendants d'oreilles, qu'elle me fit voir aussi, sont deux rubis balais, cabochons, mal formés, mais nets et de bonne couleur, qui pèsent deux gros et demi chacun.