L'eunuque me dit qu'un ambassadeur de Perse en Turquie, envoyé par le roi Sefi, père de cette princesse, les avait achetés six vingt mille écus à Constantinople. Le bijou était de rubis et de diamants, avec des pendeloques de diamants. Il ne s'en peut voir de plus beaux pour la netteté et la vivacité des pierres.
Les bijoux de cette princesse montent à quarante mille tomans, qui font dix-huit cent mille livres. L'eunuque me dit que la princesse avait tant de bontés pour moi, qu'elle me les eût fait voir, s'ils n'eussent pas été cousus sur des habits, et accommodés en ceinture la plus grande partie; mais que, parmi eux, ce n'était pas la coutume que les dames fissent voir leurs habits. Cela est vrai, la chose passerait pour une espèce d'infamie; et de plus, ils disent qu'en voyant les habits d'une dame, on peut juger dessus de sa taille et de sa façon, et faire avec cela des sortiléges sur sa personne. Les Persanes ont l'esprit tout à fait faible sur le sujet de l'ensorcellement; elles y croient comme aux plus grandes vérités, et le craignent plus que l'enfer.
Le 9, je fus à la maison des orfévres du roi, qui est dans le palais Royal, pour voir forger des plaques dorées en forme de tuile, qu'on faisait pour couvrir le dôme de la mosquée d'Imanreza, à Metched, qu'un tremblement de terre avait abattu, comme je l'ai rapporté. Mille hommes, à ce qu'on dit, étaient employés à rétablir cette mosquée, et ils y travaillaient avec tant d'application, qu'elle devait être achevée à la fin de décembre. Ces plaques étaient de cuivre, carrées, de dix pouces de largeur et de seize de longueur, épaisses de deux écus. Il y avait dessous deux lames larges de trois doigts, soudées en travers, pour enfoncer dans le plâtre, et servir de crampons pour tenir les tuiles. Le dessus était doré si épais, qu'on eût pris la tuile pour de l'or massif; chaque tuile consumait le poids de trois ducats et un quart de dorure, et revenait à près de dix écus. L'ordre était donné d'en faire trois mille d'abord, à ce que me dit le chef des orfévres, qui en avait l'intendance.
Le 13, au matin, on porta des calates à tous les ambassadeurs et à tous les envoyés qui étaient à Ispahan. Ce sont ces habits que le roi donne par honneur, dont j'ai parlé diverses fois. Le premier ministre leur fit dire de les mettre et de venir recevoir leur audience de congé à la maison de plaisance où était la cour depuis son départ d'Ispahan.
Nul ambassadeur ou envoyé n'a son audience de congé, autrement que revêtu de cet habit; et lorsqu'on le lui envoie, c'est une marque certaine qu'il va être congédié. Les calates sont de diverses sortes. Il y en a qui valent jusqu'à mille tomans, qui font quinze mille écus. Celles-là sont garnies de perles et de pierreries. Les calates, en un mot, n'ont point de prix limité, et on les donne plus ou moins riches, selon la qualité des gens. Il y en a qui contiennent tout l'habillement, jusqu'à la chemise et aux souliers. Il y en a qu'on prend dans la garde-robe particulière du roi, et entre les habits qu'il a mis. Les ordinaires sont composées de quatre pièces seulement, une veste, une surveste, une écharpe et un turban, qui est la coiffure du pays. Celles qui se donnent aux gens de considération, comme des ambassadeurs, valent d'ordinaire quatre-vingts pistoles; les autres, qu'on donne aux gens de moindre condition, ne valent que la moitié. On en donne quelquefois qui ne valent pas dix pistoles, et ne consistent qu'en une veste et une surveste. Enfin, la qualité de la personne règle entièrement le prix et la qualité des calates qu'on lui donne. J'en ai vu donner une l'an 1666, à l'ambassadeur des Indes, qu'on estimait cent mille écus: elle consistait en un habit de brocart d'or, avec plusieurs vestes de dessus, doublées de martre, garnies d'agrafes de pierreries; en quinze mille écus comptant; en quarante très-beaux chevaux, qu'on estimait cent pistoles la pièce; en des harnais garnis de pierreries; en une épée et un poignard qui en étaient tous couverts; en deux grands coffres remplis de riches brocarts d'or et d'argent, et en plusieurs caisses de fruits secs, de liqueurs et d'essences. Tout cela s'appelait: la calate.
On ne saurait croire la dépense que fait le roi de Perse pour ces présents-là. Le nombre des habits qu'il donne est infini. On en tient toujours ses garde-robes pleines. Le nazir les fait délivrer selon la volonté du roi. On les tient dans des magasins séparés par assortiment. Le nazir ne fait que marquer sur un billet le magasin dont l'habit que le roi donne doit être tiré. Les officiers de ces magasins et garde-robes ont un droit fixe et taxé sur ces habits, qui va à plus de la moitié de la valeur. Ce droit est le principal émolument de ces officiers; et lorsque le roi commande que quelque habit soit délivré gratis, et défend d'exiger ce droit, chose qui arrive fort rarement, il en fait bon aux officiers, de manière qu'ils ne le perdent jamais. Il en est de même de tous les présents que le roi fait. Si c'est en argent comptant, le surintendant du trésor prend cinq pour cent, qui se partagent en plusieurs officiers de la maison du roi. Le nazir en a seul deux pour cent pour sa part; si c'est de chevaux, le grand écuyer a un pareil droit dessus; si c'est de pierreries, le chef des orfévres s'en fait payer deux pour cent, et ainsi des autres choses. Au reste, le roi de Perse ne congédie jamais un étranger qu'après lui avoir envoyé une calate, et aux principaux de sa suite et à son interprète.
La calate de l'ambassadeur de Moscovie consistait en un beau cheval, avec le harnais d'argent doré, la selle et la housse en broderie; en trois habits complets de brocart, l'un à fond d'or, l'autre à fond d'argent, l'autre à fond de soie; et en neuf cents pistoles, moitié comptant, moitié en étoffes. Celle de l'envoyé de la Compagnie des Indes orientales de France consistait en un cheval nu, sans harnais, en quatre habits de brocart, deux complets à fond d'or et à fond d'argent, deux à fond de soie non complets, et en cinq cents pistoles, moitié comptant, moitié en étoffes. L'agent de la Compagnie anglaise eut pour calate un cheval nu, comme celui de l'envoyé de la Compagnie française; trois habits comme ceux de l'ambassadeur de Moscovie, et une épée garnie de turquoises, de la valeur de trois cent cinquante pistoles.
Ces messieurs se rendirent à la cour, l'après-midi. On y avait donné congé le matin aux ambassadeurs mahométans, dans le grand salon qui est au bout du jardin de ce beau palais. Les salles en étaient fort propres. Les cascades jouaient; les eaux faisaient un charmant murmure, et toute la cour y était dans un ordre et dans une pompe admirables. L'introducteur des ambassadeurs mena celui de Moscovie à l'audience. L'envoyé de la Compagnie française suivait, conduit par un aide des cérémonies. L'agent de la Compagnie anglaise venait après, conduit par un pareil officier. Ils se joignirent tous trois à l'entrée du salon où était le roi et toute la cour. L'ambassadeur de Moscovie entra avec son second et son interprète, revêtus de calates. Ils allèrent jusqu'à quatre pas du roi, et là l'ambassadeur et son second, s'étant mis à genoux, s'inclinèrent trois fois en terre et se relevèrent. En même temps, le nazir prit des mains du premier ministre la réponse du roi à la lettre du grand-duc, et la mit dans celles de l'ambassadeur. Il voulut par honneur se l'attacher au front comme un bandeau; mais elle ne tint pas et tomba. Il la releva aussitôt, et la porta sur ses mains. Cette lettre était enfermée dans un sac de brocart d'or fort épais, long d'un pied et demi, large comme la main, avec le sceau apposé à des cordons d'or dont le sac était lié. Pendant que l'ambassadeur se retirait, l'envoyé de la Compagnie française avança au même endroit, et fit une pareille révérence. Son second et son chirurgien, qui l'accompagnaient, en firent autant que lui. L'agent anglais s'avança ensuite à la même place; il fit sa révérence à l'européenne, et son second aussi, et il se retira. Comme il s'inclinait la troisième fois, le nazir lui passa dans les plis de son turban la réponse du roi à la lettre du roi d'Angleterre; elle était pliée, empaquetée et cachetée comme celle qu'on avait donnée à l'ambassadeur de Moscovie. L'envoyé de la Compagnie française fut le seul qu'on expédia sans réponse. On le remit à quelques jours. Le roi le regarda, et tous ces autres Européens, avec une grande envie de rire de leur voir porter si mal l'habit persan. En effet, on ne pouvait s'empêcher d'en rire, tant cet habit leur allait mal et les défigurait. Le roi donna congé ensuite à quantité de gens étrangers et du pays, qui étaient venus à la cour, et reçut divers présents.
Le 14, le roi partit, sur le soir, et alla coucher dans une maison de plaisance, à deux lieues de celle-ci, à l'autre bout de la ville. Il passa par les dehors, les astrologues ayant trouvé dans le mouvement des étoiles qu'il ne fallait pas passer dans la ville; les Arméniens l'attendirent en corps sur le chemin, leur chef en tête, pour lui souhaiter un bon voyage; et parce qu'il ne se faut jamais présenter devant le roi les mains vides, ils lui firent un présent de quatre cent cinquante pistoles.
Le 17, le nazir me mena parler au roi. Il était en robe de chambre, dans un petit jardin, appuyé contre un arbre, sur le bord d'un bassin d'eau. Le roi me dit de lui faire venir les pierreries mentionnées dans un mémoire que le nazir me donnerait, et que je serais content.