Voici une bizarre anecdote que Chardin raconte ici sur une femme publique d'Ispahan, de laquelle il habitait alors la maison.

On y verra comment une femme pénitente mourut, par son repentir, avec le courage de la vertu.

Sur la main gauche de ce palais, il y a un autre grand chemin en ligne collatérale, par des rues assez belles, qui sont entrecoupées de bazars. On y passe le caravansérai surnommé: du général des courtches, qui est le plus ancien corps de milices de Perse; celui qui est nommé Aberganiè (Abergânyéh), et le palais de Siahouch kan (Tchâoùch khân), autrefois Koullar agasi (Qouller âghâcy) ou général des esclaves, qui est un corps de troupes estimé en Perse, comme celui des janissaires en Turquie.

Ces deux chemins se rencontrent à la place Royale, et en continuant sa route, on entre dans une belle rue, qu'on appelle la rue de Gueda Alybec (Guèdah A'ly-beyg), qui était prévôt de la chambre des comptes. Son palais est au milieu, et tout joignant est celui d'un gouverneur de province, nommé Rustan-Kan, avec un bain et une mosquée qui en dépendent.

Cette mosquée est près d'un carrefour, d'où, tournant à l'orient, on rencontre d'abord une maison fameuse, qu'on appelle la maison de la Douze-Tomans, comme qui dirait la Cinquante louis d'or, toman étant une évaluation de monnaie de quinze écus. La Douze-Tomans était une courtisane, à qui on avait donné ce nom, parce qu'elle prenait cette somme la première fois qu'on venait chez elle. À mon premier voyage, l'an 1666, c'était une très-fameuse courtisane, tant par sa beauté que par ses richesses. Son logis, qui n'est pas grand, mais qui est un vrai bijou, consiste en une grande chambre, deux salles et trois petits pavillons, chacun avec deux degrés, en cabinets et en niches: tout cela de différentes figures, un endroit étant carré, l'autre triangulaire, un autre fait en croix, l'autre hexagone. Tous les plafonds sont aussi d'ouvrage différent. Il n'y a point d'endroit qui ne soit peint d'or et d'azur, et orné d'une manière à exciter aux plaisirs de l'amour. Je parle de ce logis comme bien instruit, l'ayant tenu l'an 1675 et 1676, par permission du roi; car les chrétiens ne sauraient loger dans la ville d'Ispahan sans cette permission. On les a relégués dans un faubourg au delà de la rivière, à cause du continuel désordre que causait leur mélange avec les mahométans. On les surprenait avec des mahométanes, ce qui attire la mort après soi, ou le changement de religion: les mahométans allaient boire et s'enivrer chez eux, ce qui est encore défendu et faisait répandre du sang. Tous les chrétiens furent donc mis hors de la ville, à la réserve des missionnaires et des gens des Compagnies d'Europe, qui étant, en quelque façon, personnes publiques, sont sous la protection immédiate du roi.

L'envie que j'avais d'étudier la langue et les sciences m'avait toujours porté à demeurer à la ville, parmi le monde persan. J'avais logé deux fois chez les Capucins, et deux fois chez les Carmes; mais, comme j'avais peur de les incommoder, à cause que je voyais trop de monde, je fus contraint de prendre une maison. J'en demandai permission à la cour, l'an 1675; il fut ordonné au gouverneur d'Ispahan de m'en faire donner une, en tel endroit que je voudrais, en qualité de marchand du roi. Le gouverneur et les magistrats d'Ispahan, avec qui j'étais tous les jours, le firent volontiers, et je choisis ce logis-là, n'en trouvant point de plus commode, à cause de sa situation qui est proche du palais royal et de la place Royale, proche des Anglais et des Hollandais, des Capucins et des Carmes. C'était la première fois qu'un Européen particulier avait logé en maison à lui dans Ispahan: celle-ci était, comme je l'ai fait observer, un fort agréable séjour. Des seigneurs qui me venaient voir me disaient souvent: «Ah! si vous aviez vu comme nous ce logis-ci dans le temps qu'il était meublé si voluptueusement, et qu'il y avait cinq ou six jeunes filles admirablement belles, et leur maîtresse encore plus belle, vous l'auriez trouvé bien plus charmant qu'il ne vous paraît.» La porte du logis était couverte de grosses lames de fer, parce qu'une nuit, de jeunes seigneurs y ayant voulu entrer malgré la dame, et n'en pouvant venir à bout, ils firent apporter un tas de bois devant la porte et y mirent le feu, ce qui obligea la maîtresse de faire faire une porte de fer. On disait que c'était aussi pour servir d'enseigne. Cette femme eut un sort digne de son métier. Après avoir gagné beaucoup d'argent, elle fit taubé (taùbèh), comme on parle en Perse, c'est-à-dire elle fit pénitence et changement de vie, et ne s'abandonna plus: elle alla en pèlerinage à la Mecque, d'où étant de retour, elle prit des filles qu'elle prostituait chez elle; car la fornication n'est pas un péché dans la religion mahométane, quoiqu'elle ne laisse pas d'être tenue pour déshonnête, et même infâme, aussi bien que le sont les lieux publics; mais comme cette femme était toujours belle, quoique âgée, il arriva qu'on en voulut jouir à toute force. C'étaient des petits-maîtres passionnée que rien ne pouvait retenir. Elle prit un poignard et en porta un coup au premier qui la voulut toucher; eux tirèrent les leurs, et la tuèrent sur la place.

Tout joignant cette maison, il y en a une autre presque semblable qui avait été bâtie pour le même usage. Je me souviens que du temps que je demeurais là, la maîtresse du logis étant venue à mourir, les filles qu'elle tenait, qui étaient des esclaves géorgiennes, fort belles et fort bien faites, en menèrent le deuil le plus lamentable qui se puisse imaginer. C'étaient des cris et des gémissements, jour et nuit, qui fendaient l'air. Elles se battaient, se déchiraient et faisaient un bruit furieux, en criant: «Ana, ana, mère, mère, où es-tu allée? Pourquoi nous abandonner? Qu'avons-nous fait? Nous serons plus sages et plus obéissantes que ci-devant!» et cent sots discours semblables. Au bout de deux jours, le corps ayant été emporté, je crus que les cris cesseraient, ou qu'ils diminueraient du moins; mais point du tout, cela dura huit jours, et ne fit alors que se ralentir, car de temps en temps ce deuil épouvantable recommençait avec la même fureur. Je voulus voir qui étaient ces crieuses, et si c'était tout de bon qu'elles étaient affligées. Ma terrasse donnait sur le logis. Je me guindai un soir sur le mur de séparation, et je vis trois jeunes filles, qui me parurent très-belles, toutes découvertes par devant jusqu'à la ceinture, échevelées, assises à terre, qui versaient des larmes et se démenaient comme des possédées. Le deuil dura de cette force vingt et un jours, et puis chacune tira pays; car la défunte leur avait donné la liberté en mourant.

VII

Le beau faubourg arménien de Youlfa est décrit avec la même splendeur.

C'est là tout l'enclos d'Ispahan; il faut passer à la description des faubourgs, qui occupent encore plus de terrain que la ville. Je commencerai par la Grande Allée, qu'on peut appeler le cours d'Ispahan, et qui est la plus belle que j'ai vue et dont j'aie jamais ouï parler; sa longueur est de trois mille deux cents pas, et sa largeur de cent dix[31]. Les rebords du canal qui coule au milieu, d'un bout à l'autre, et qui sont faits de pierres de taille, sont élevés de neuf pouces, et sont si larges, que deux hommes à cheval peuvent se promener dessus de chaque côté. Les rebords des bassins sont de même largeur, et pour ceux des côtés de l'allée, entre les arbres et les murailles, ils ne sont pas plus hauts, mais ils sont plus larges. Les ailes de cette charmante allée sont de beaux et spacieux jardins, dont chacun a deux pavillons, l'un fort grand, situé au milieu du jardin, consistant en une salle ouverte de tous côtés, et en des chambres et des cabinets aux angles; l'autre élevé sur le portail du jardin, ouvert au devant et aux côtés, afin de voir plus aisément tous ceux qui vont et viennent dans l'allée. Ces pavillons sont de différente construction et figure; mais ils sont presque tous d'égale grandeur et tous peints et dorés fort matériellement, ce qui offre aux yeux l'aspect le plus éclatant et le plus agréable. Les murailles de ces jardins sont, pour la plupart, percées à jour, ressemblant à des rangées de mottes qu'on fait sécher; en sorte que, sans entrer dans les jardins, on voit de dehors toutes les personnes qui y sont, et ce qui s'y passe. Les bassins d'eau sont différents aussi, et en grandeur et en figure. Au contraire, on dirait qu'elle est en terrasses de quelque deux cents pas de longueur, plus basses l'une que l'autre d'environ trois pieds, en la partie de l'allée qui est en deçà de la rivière, et qui sont au contraire plus hautes l'une que l'autre par même proportion, en la partie qui est au delà; ce qui fait que, soit en allant, soit en venant, on a toujours devant les yeux une perspective, que ces jets d'eau, avec les bassins et les chutes d'eau qui sont aux bords des terrasses, embellissent merveilleusement. Ce n'est pas tout: à la moitié que la rivière traverse cette charmante allée, elle est plus longue au delà de l'eau qu'en deçà. Les rues, qui la traversent aussi en plusieurs endroits, sont de larges canaux d'eau, plantés de hauts platanes à double rang, l'un près des maisons, l'autre sur le bord du canal. L'allée finit à une maison de plaisance du roi, qui en occupe la largeur, et qui est si grande, qu'on la nomme Mille-Arpents.