On voit d'abord en entrant dans cette admirable allée un pavillon[32] carré, haut et grand, qui fait face à cette maison de mille arpents, que j'ai dit qui est à l'autre bout. Il est à trois étages, sans ouverture sur le derrière, ni au côté gauche, parce que ce sont les côtés qui donnent sur le sérail du roi, et aux deux autres faces, il n'y a que des jalousies au lieu de vitres. Elles sont faites de plâtre, peintes et dorées d'une manière fort agréable. Ce pavillon a été construit de cette sorte par Abas le Grand, afin que les dames du sérail y pussent voir les spectacles, comme les entrées d'ambassadeurs, et les promenades de la cour; mais depuis ce temps-là, l'humeur jalouse s'est accrue de plus de moitié, car non-seulement on ne s'est pas contenté, comme auparavant, que les femmes ne fussent plus vues des hommes, mais on a voulu qu'elles n'en pussent voir aucun. Ce fut Abas le Grand lui-même qui retrancha jusqu'à cette liberté aux femmes de son palais, par l'aventure étrange qui lui arriva comme il était en Hyrcanie. Les femmes du sérail ne vont guère que la nuit. On les mène d'ordinaire dans des espèces de cunes ou de berceaux qu'on appelle cajavé (kadjâbah, ou Kadjâvah), qui est une machine large de deux pieds et profonde de trois, avec une haute impériale en arc, couverte de drap. Un chameau porte deux de ces grands berceaux, un de chaque côté. Les eunuques aident aux dames à monter dedans, et puis ils abattent les rideaux tout autour, et donnent les chameaux aux conducteurs, qui les attachent fi la queue l'un de l'autre par files de sept, et tirent le premier par le licou. Il arriva, durant une nuit obscure qu'Abas, qui allait avec le sérail, voulut prendre les devants. Il trouva une file de chameaux arrêtés un peu hors du chemin, et un berceau qui penchait tout d'un côté. Il s'en approcha pour le redresser, et il trouva le chamelier dedans avec la dame: de quoi étant également surpris et outré, il les fit enterrer tous deux tout vifs sur-le-champ.

Au devant de ce pavillon de jalousies, il y a un bassin d'eau carré, de quinze pieds de face, et au coin est la porte Impériale, qui est une des portes de la ville, et une des entrées principales de cette merveilleuse allée. À l'autre coin, il y a une autre entrée, mais qui ne sert qu'aux femmes et aux eunuques du palais et au roi, parce qu'elle donne dans le sérail. Les bassins d'eau qui embellissent la partie de l'allée, entre la rivière et la ville, sont sept en nombre, dont quatre sont grands et à fond de cuve, et les trois autres sont plus petits. Le premier de ces bassins est carré, de quinze pieds de face. Le second, qui est carré aussi, est de cent vingt pas de tour, ayant au milieu un échafaud octogone, élevé d'un pied sur l'eau, avec un beau balustre autour où dix personnes peuvent être assises à l'aise pour prendre le frais. Les jardins qui sont à côté s'appellent le jardin Octogone et le Jardin de l'Âne; et en ce dernier, il y a une grande place pour les tournois. Le troisième bassin est à huit faces, et de cent vingt-huit pas de tour, ayant à ses côtés le jardin du Trône et le jardin du Rossignol, dans lequel il y a un salon charmant. Le quatrième bassin, qui est à la chute de l'eau, n'a que vingt pas de tour. À sa gauche, on voit un grand portail, fort peint et fort doré, qui mène au faubourg; et l'on en voit un de même à droite, qui mène vers le palais royal. Le cinquième bassin, qui est sur le bord d'une semblable chute d'eau, est aussi petit que l'autre. Les jardins, qui sont aux côtés, s'appellent le jardin des Vignes et le jardin des Mûriers.

On dit que le mari étant parvenu à l'âge de soixante-dix ans, on le faisait entrer dans le sérail, à l'occasion de quelques maladies difficiles et dangereuses, comme n'y ayant plus rien à craindre d'un vieillard de cet âge; mais sa femme, remarquant qu'on ne voulait plus recevoir que les ordonnances qu'il faisait, et qu'elle allait perdre son crédit, dit un jour au roi que son mari venait d'engrosser une jeune esclave de dix-huit ans, sur quoi il ne lui fut plus permis de voir les femmes du sérail. Le pont est au delà de ce septième bassin, et les jardins, qui terminent là l'allée, sont la volière du roi, dont le fil est doré, et la maison des lions, à l'autre coin; et là il y a des chaussées pour descendre à la rivière quand l'eau est basse. On trouve à droite et à gauche un long quai, qui s'étend jusqu'au bout des faubourgs. Le quai à droite est le plus beau. Il est bordé de palais de grands seigneurs, avec de spacieux jardins, de grandes entrées et de grands pavillons le long du quai. Il y a, entre autres, le palais du général des mousquetaires, et la vénerie[33], où sont les oiseaux de proie. L'été, que la rivière est basse, la jeune noblesse se rend là tous les soirs, pour faire les exercices, et tout le monde y vient monter des chevaux et des mules pour leur apprendre l'amble. L'autre partie de l'allée est presque semblable à celle-ci. Je ne m'arrêterai pas à nommer les maisons et les jardins des côtés, qui sont au nombre de quatorze, sept de chaque côté; chacun porte le nom du seigneur qui l'a fait construire. Il fait admirablement beau s'y promener le soir, durant neuf mois de l'année, parce que, durant ce temps, on arrose les parterres et les chaussées, et l'on couvre de fleurs les bassins d'eau. On y voit aussi alors, sur des échafaudages bas et tapissés, au devant de l'entrée des jardins, beaucoup de gens qui prennent du tabac, et beaucoup de beau monde qui va et qui vient à cheval. Cette allée s'appelle Tchar-bag (ou Tchéhâr bâgh), c'est-à-dire Quatre jardins, parce qu'autrefois c'étaient quatre vignobles. Elle a été faite par Abas le Grand; et, comme le fonds est un bien d'Église, le prince en prit un bail perpétuel à deux cents tomans de rente annuelle, qui font neuf mille francs. Ce prince prenait tant de plaisir à faire faire cette belle allée, qu'il ne voulait pas qu'on y plantât un arbre qu'en sa présence. On assure qu'il mit sous chacun une pièce d'or de huit francs de valeur et une pièce d'argent de dix-huit sols marquées à son coin. Les principaux seigneurs de sa cour firent bâtir à leurs dépens la plupart des jardins qui sont sur les côtés, avec les édifices dont j'ai fait mention.

Allaverdy-Kan[34], qui était le généralissime des armées de ce grand conquérant, son grand ami et favori, prit pour sa tâche le bâtiment du pont, qui est une très-belle pièce d'architecture. Ce beau pont se joint à l'allée par une chaussée de quatre-vingts pas à l'un et à l'autre bout, faite en pente insensible. Il a trois cent soixante pas de long, sur treize de large, étant bâti de pierres de taille, hormis les murs, qui servent de parapets ou rebords, lesquels sont de briques et étant flanqué de quatre tours rondes de pierre de taille de la hauteur des murs. Ces murs sont épais de six pieds, et hauts de quatorze à quinze, percés d'un bout à l'autre dans toute leur longueur, et munis au-dessus d'un rebord ou garde-fou à jour, haut de trois pieds, fait de briques disposées comme les mottes des tanneurs: ce qui fait comme des galeries ou plates-formes, où l'on monte par les tours qui sont aux coins. Ces murs, de plus, sont ouverts de neuf en neuf pas en fenêtres ou saillies, de toute la hauteur du mur, ressemblant à des arcades, par lesquelles on a vue sur la rivière, et où l'on prend le frais. Il y a quarante de ces ouvertures à chaque côté, vingt grandes et vingt petites. Tout au milieu du pont, il y a deux petits cabinets bâtis en dehors du côté de l'eau, où l'on descend par quatre marches, et d'où l'on peut puiser l'eau avec la main, quand elle est bien haute. On leur a donné un nom sale, qui marque l'effet que produisent communément sur ceux qui y entrent les peintures impudiques dont ils sont remplis. Abas II fut si honteux d'y avoir mis le pied, qu'il en fit condamner l'entrée.

Ce que je viens de représenter n'est proprement que le dessus de cet admirable pont, lequel est porté par trente-quatre arches[35] de belle pierre grisâtre, plus dure que le marbre, mais pas si polie, bâties sur un fondement de même pierre, lequel est plus large que le pont, et l'excède de dix pieds d'un et d'autre côté, avec des soupiraux aux bouts et au milieu, en sorte que, quand l'eau est basse, on peut se promener à sec sur ce fondement-là, l'eau passant toute par ces soupiraux ou ouvertures. Les arches sont percées dans l'épaisseur d'un bout à l'autre, et il y a, de deux en deux pas, de grosses pierres carrées, hautes de demi-toise, sur lesquelles on peut traverser la rivière en sautant de l'une à l'autre. Il y a par-dessus tout cela une petite galerie, pratiquée dans le sommet des arches sur le bord, de manière que huit personnes peuvent à la fois passer ce merveilleux pont par différentes routes. On l'appelle communément le pont de Julfa[36], parce qu'il joint la ville au bourg de Julfa, qui est la demeure de tous les chrétiens; et aussi le pont d'Allaverdy-Kan, lequel en est le fondateur. J'oubliais de dire qu'on descend du dessus du pont au-dessous, à fleur d'eau, par des degrés pratiqués dans les arches.

Le jardin, qui est au bout, est appelé Mille-Arpents, non pas qu'il contienne en effet mille arpents, mais pour faire entendre que sa grandeur est extraordinaire. Il est long d'un mille et large presque autant[37], fait en terrasses soutenues de murs de pierres: on y compte douze terrasses, élevées de six à sept pieds l'une sur l'autre, et qui vont de l'une à l'autre par des talus fort aisés à monter, et aussi par des degrés de pierre, qui joignent le canal. Il y a quinze allées dans ce jardin, autant que de terrasses, dont douze sont des allées de traverse; et de quatre en quatre de ces allées, on trouve un large canal d'eau à fond de cuve, qui traverse le jardin parallèlement, passant sous des voûtes de briques à l'endroit des trois allées longues, afin de ne les pas interrompre. Ces allées longues, qui sont tirées au niveau, mènent d'un bout à l'autre du jardin; celle du milieu est ornée d'un canal de pierre, profond de huit pouces et large de trois pieds, avec des tuyaux de dix en dix pieds, qui jettent l'eau fort haut. Au bas de chaque terrasse, à l'endroit de la chute du canal, laquelle est en talus et fait une nappe d'eau, il y a un bassin de dix pieds de diamètre, et au haut, il y en a un autre sans comparaison plus grand, profond de plus d'une toise, avec des jets d'eau au milieu et autour. Ces bassins sont tous de différentes figures, ronds, carrés et à plusieurs angles; celui de la troisième terrasse est dodécagone, de trois cents pas de tour. On voit proche de chaque bassin, sur les ailes, deux grands pavillons fort hauts, peints, dorés et azurés. Au milieu de la sixième terrasse, il y a un pavillon qui coupe l'allée, lequel est à trois étages, et si grand et si spacieux, qu'il peut contenir deux cents personnes assises en rond. Il y a un autre pavillon à l'entrée du jardin, et un autre au bout, qui sont semblables, à la figure et à l'ordonnance près. Quand les eaux jouent dans ce beau jardin, ce qui arrive fort souvent, on ne saurait rien voir de plus grand et de plus merveilleux, surtout au printemps, dans la saison des premières fleurs, parce que ce jardin en est couvert, particulièrement le long du canal et autour des bassins. On est surpris de tant de jets d'eau qu'on voit de toutes parts à perte de vue; et l'on est charmé, tant de la beauté des objets que de la senteur des fleurs et du ramage des oiseaux, qui sont dans les volières et parmi les arbres.

VIII

Chardin vous promène ainsi dans toute la ville et dans les environs, jusqu'aux montagnes qui servaient de lieu de plaisance et de divertissement au roi et à ses favorites.

Il revient ensuite aux ruines de Persépolis, qu'il visite et décrit en philosophe et en historien, mais sans en découvrir le mystère.

Il quitte cinq fois Ispahan pour traverser, par Chiraz, jusqu'au golfe Persique (Ormus) la Perse du Midi. Partout son voyage a le même intérêt, sans phrases.