Pendant le dernier de ses voyages, le roi meurt à la campagne, et voici la manière curieuse dont il raconte l'élévation et le couronnement de Solyman, son successeur. La cour s'y dévoile avec un magique intérêt; lisez:
Les eunuques s'étant présentés au logis des ministres, comme venant de la part de Sa Majesté, les obligèrent de sortir de l'appartement de leurs femmes, et alors ils les informèrent également tous deux de la mort d'Abas II (A'bbâs), et leur en firent un rapport assez exact, qui était que le jour précédent, vers le soir, après que ces ministres se furent retirés, ce monarque avait mangé de bon appétit des confitures que ses femmes lui avaient apprêtées; ensuite de quoi il avait paru se porter mieux qu'à l'ordinaire, jusque sur les neuf heures du soir, qu'il était tout à coup tombé en pâmoison; qu'eux y étaient accourus, et l'avaient mis sur son lit; qu'il était revenu à soi sur les onze heures, mais avec quelque altération de sa raison; que sa douleur après cela s'était augmentée, et que deux remèdes réitérés qu'il avait pris par l'ordonnance des médecins ne l'avaient point soulagé; que, vers les deux heures après minuit, la violence de son mal sembla s'être un peu apaisée, mais qu'elle l'avait ressaisi sur les trois heures et lui avait causé une frénésie demi-heure durant; qu'une autre demi-heure il avait joui de quelque repos; mais que, enfin, vers les quatre heures, ses yeux, par de tristes roulements, avaient fait connaître les approches de sa mort; qu'en même temps, il avait rendu l'esprit sans autre agitation, et l'on peut dire sans s'être senti mourir. Aussi n'avait-il témoigné, pendant tout le cours de sa maladie, qu'il s'y attendît ni qu'il en eût la moindre pensée; et cette dernière nuit, il n'avait même rien ordonné touchant sa personne, sa maison ni son successeur: seulement, dans la force de son dernier accès, un peu avant d'expirer, se tournant du côté de l'appartement public, il avait prononcé avec quelque fureur ces paroles: «Je sais bien que vous m'avez empoisonné; mais vous boirez votre bonne part du poison, puisque je laisse un fils qui, après ma mort, vous mangera à tous le cœur!»
Les médecins allèrent donc rendre visite au premier ministre; et, sous prétexte de lui donner avis de la mort du roi et de lui déclarer la qualité des deux derniers médicaments qu'ils lui avaient fait prendre, ils entrèrent dans des matières plus importantes: ils parlèrent de l'élection, et lui remontrèrent que lui et tous les grands du conseil avaient bien sujet de prendre garde à eux; que le prince, quelques moments avant sa mort, s'était plaint à haute voix que ses ministres lui avaient fait donner du poison; mais qu'il laissait un fils qui leur mangerait le cœur; que ces paroles ni ces plaintes ne pouvaient demeurer cachées au successeur; que si l'on donnait la couronne à l'aîné, qui était déjà dans un âge assez avancé pour se rendre indépendant, et qui d'ailleurs avait l'esprit fort fier, il ne manquerait jamais de se servir de ce prétexte pour se défaire de tous les grands et de tous les ministres, dans la pensée de se rendre absolu par ce moyen et se mettre en état de faire de nouvelles créatures, vu principalement qu'il devait se ressentir du mauvais traitement que son père lui avait fait depuis deux ans, qu'il attribuerait toujours au conseil de ses ministres. Leur conclusion fut que, comme ils voyaient que le prince aîné ne pouvait pas vouloir du bien aux grands, que c'était à eux une imprudence de lai en faire, particulièrement un bien de cette nature, qui le mettait en pouvoir de leur faire tout le mal qu'il lui plairait; et dans cette conjoncture, le parti le plus assuré était de faire tomber leur élection sur le puîné, Hamzeh-Mirza; que ce jeune prince promettait beaucoup et donnait pour l'avenir de grandes espérances pour la grandeur de l'empire des Perses, et pour le présent il leur donnait sujet à tous de s'attendre à un doux repos, puisque, étant incapable des affaires, il leur en laisserait le maniement un fort long temps, qui ne pouvait être moindre que de douze ou quinze ans.
Ces paroles, portées par ces deux seigneurs au premier ministre, et ensuite au second, auquel, sous ce même prétexte, ils tinrent un semblable discours, firent tout l'effet qu'ils en osaient désirer.
L'un et l'autre s'y rendirent, et ils résolurent d'élever sur le trône le plus jeune des enfants du feu roi au préjudice de l'aîné. Ils se figurèrent que si cet aîné venait à régner, leur perte était infaillible; qu'il y avait tout à craindre d'un esprit hautain comme le sien, qui, à l'âge de vingt ans, se verrait, de captif, tout à coup devenu souverain; que, quand il ne se croirait pas avoir été offensé par eux, le plaisir qu'il prendrait à faire le maître le porterait à d'étranges résolutions, dont la moindre serait de changer la face de la cour. «Et qui sait, disaient-ils en eux-mêmes, s'il n'attentera point à nos vies?» Surtout le reproche d'empoisonnement les mettait à la gêne; car, bien que peut-être ils en fussent innocents, le soupçon en était si plausible, que cette accusation, toute fausse qu'elle était à leur égard, ne leur présentait pas une image de mort moins horrible que si elle eût été véritable, lorsque le prince qui succéderait à l'empire voudrait l'appuyer; qu'au contraire, si l'on élisait le puîné, ils se maintiendraient sans peine dans le poste glorieux que leurs charges leur donnaient; qu'ils auraient le loisir d'élever leurs familles et de faire des créatures; qu'ils gouverneraient avec un pouvoir presque absolu, sous un enfant, un des plus grands empires de l'univers.
Au reste, je n'ai point entendu dire que d'autres seigneurs que ceux-ci se soient trouvés en cette assemblée.
Le premier ministre y prit le premier la parole, et leur exposa ce que le grand chambellan lui avait rapporté de la mort du roi, qui lui avait été confirmée par les deux premiers médecins. Il leur dit «qu'il ne doutait pas qu'ils ne l'eussent tous appris d'eux de la même sorte, et qu'ainsi ils auraient connu comment leur défunt monarque avait rendu l'esprit, sans avoir déclaré par écrit ni de vive voix auquel de ses deux fils il laissait le sceptre, et que, par cela, il était de leur devoir de procéder à cette élection au plus tôt, tant pour ne laisser davantage dans une condition privée celui des princes à qui la Providence avait destiné la couronne, que pour mettre l'État en sûreté, qui courait toujours fortune tandis qu'il n'aurait point de maître, vu qu'il en était des monarchies comme des corps animés, qu'un corps cesse de vivre au moment qu'il demeure sans tête, un royaume tombait dans le désordre au moment qu'il n'avait plus de roi; que, pour éviter ce malheur, il fallait, avant de se séparer, élire de la sacrée race imamique un rejeton glorieux qui s'assît au trône qu'Abas II venait de quitter pour aller prendre place dans le ciel; que ce monarque, de triomphante mémoire, avait laissé deux fils, comme il s'assurait que personne de ceux devant qui il parlait ne le révoquait en doute, l'un, Sefie-Mirza, qui était venu au monde il y avait environ vingt ans, et avait été laissé dans le palais de la Grandeur en la garde d'Aga-Nazir; l'autre, Hamzeh-Mirza, âgé de quelque sept ans, qui se trouvait ici près d'eux à la cour, sous la garde d'Aga-Mubarik, présent en leur assemblée; que, de ces deux, après avoir invoqué le nom très-haut, ils choisissent celui que le vrai roi avait préparé pour le lieutenant du successeur à attendre.»
Par ce successeur à attendre, les Perses veulent dire le dernier des imaans (îmâm), qui est dans leur opinion comme leur Messie, dont ils attendent à tout moment le retour. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ceci plus au long, non plus que quelques façons de parler persiennes, que nous avons exprimées en leur naturel, dans la croyance que nous avons eue que les savants y prendraient plaisir.
Ce premier ministre ayant prononcé ces paroles avec une grande démonstration de douleur, et avec un air plein de majesté, qu'à l'âge de soixante ans il a merveilleuse et insinuante, se tut, comme attendant que quelqu'un parlât et donnât son avis. Mais, lorsqu'il vit que tous ceux de l'assemblée lui déféraient (car en effet cet honneur, à cause de sa dignité, lui appartenait), et qu'applaudissant à son discours, et levant les yeux au ciel, ils ne faisaient que répéter le Bism allah' (Bismîllah), Ainsi soit-il! Au nom de Dieu! il reprit ainsi modestement la parole, en regardant tous les grands l'un après l'autre: «Que, dans le besoin où ils se trouvaient, et dans la résolution qu'ils avaient prise d'élire pour monarque un de ces deux princes, son sentiment était qu'ils devaient céder à une fâcheuse mais pressante nécessité, qui les obligeait de préférer Hamzeh-Mirza, quoique le plus jeune, et l'élever au trône au préjudice de son aîné; que la raison de cela était que tout le monde ne savait que trop la rigueur qu'Abas avait toujours tenue à celui-ci; qu'il y avait à craindre que ce jeune prince ne fût du moins privé de la vue; que le bruit en avait couru dès lors que le défunt monarque, au sortir d'Ispahan, fit paraître sur son visage une consternation qui ne marquait rien que de funeste; qu'on avait eu encore plus de sujet de le croire depuis que le roi, au commencement de sa maladie, avait envoyé en poste, sans aucune participation de pas un des grands, un eunuque en cette même ville avec quelques ordres secrets; que ces ordres ne pouvaient aller qu'à faire trancher la tête au prince son fils, ou lui arracher les yeux pour le rendre incapable de succéder à la couronne après lui, s'il venait à mourir; car, pour toute autre chose, ce monarque n'eût pas manqué d'en faire part à quelques-uns de son conseil, et particulièrement à lui, premier ministre, qui avait accoutumé, dans la conduite ordinaire, de sceller de son sceau tous les commandements et les ordres où Sa Majesté mettait le sien; que si cela était ainsi, ils ne pouvaient l'élire qu'ils n'en reçussent une grande confusion, non-seulement s'il était mort, mais encore s'il était privé de la vue. Car vous savez, dit-il, que les sacrées lois de l'élu de Dieu ne permettent pas qu'une personne à qui cette sorte de disgrâce est arrivée obtienne le souverain commandement sur nous; après cela, nous serons contraints de recourir à Hamzeh-Mirza; et de quelle grâce, je vous prie, recevra-t-il notre élection? N'aura-t-il pas sujet de se plaindre du peu d'affection que nous aurions témoigné à devenir ses esclaves, et que nous ne l'avons reconnu pour notre roi qu'après que son frère n'a pu le devenir? Prendra-t-il plaisir à recevoir de nos mains une couronne que nous aurions offerte à un autre? Il se persuadera de ne devoir rien à nos suffrages, qui ne lui auront pas été donnés pour une inclination pleine d'amour, mais qu'une invincible nécessité aura exigés de nous. Et Dieu veuille qu'il en demeure là et qu'il se contente de ne nous en pas savoir gré! Qui sait s'il ne se vengera pas, et si les froideurs que nous avons eues pour lui n'allumeront pas en son âme un feu de colère contre nous, qui ne s'éteindra que par notre ruine et la désolation de nos familles? Mais ce n'est pas ce que nous devons considérer. Quand il s'agit du salut de l'État, celui des particuliers est peu de chose. Songez, seigneurs, à ce que j'ai marqué au commencement de ce discours: il faut éviter un interrègne dangereux, qui durerait longtemps dans les allées et venues d'ici à la ville capitale. La Providence nous a mis entre les mains Hamzeh-Mirza; que nous reste-t-il plus, que suivre ses ordres, et d'aller dès ce moment élever ce favori du ciel au trône sacré du prince du monde.»
Après que le premier ministre eut prononcé ces paroles, il ne laissa pas peu à penser aux autres seigneurs d'où lui pouvait être venu ce sentiment; néanmoins, comme c'était une personne qui avait toujours vécu dans une haute estime de probité, et que son âge déjà avancé et sa longue expérience dans les affaires le rendaient très-considérable, on ne soupçonna point que l'avis qu'il donnait fût intéressé, ni qu'il y fût porté par d'autres motifs que ceux qui regardaient le bien de l'État, vu principalement qu'il n'avait rien avancé que toute la compagnie n'estimât très-véritable.