«Tu es le bienvenu, ô fils de Matha! lui dit Connal, tu es le bienvenu au milieu de tes amis; mais pourquoi ce soupir étouffé s'échappe-t-il du sein d'un guerrier qui, jamais, n'avait connu la peur?—Et qui ne la connaîtra jamais. Connal, mon âme s'enflamme dans le danger et tressaille de joie au bruit des combats. Je suis de la race des braves: jamais mes ancêtres na connurent la crainte.»

«Calmar fut le premier de ma famille, il se jouait au milieu des tempêtes. Son noir esquif bondissait sur l'Océan et volait sur l'aile des ouragans. Une nuit, un Esprit sema la discorde parmi les éléments. Les mers s'enflent, les rochers retentissent, les vents chassent devant eux les nuages menaçants, l'éclair vole sur ses ailes de feu. Calmar trembla et revint au rivage, mais bientôt il rougit de sa frayeur. Il s'élance de nouveau au milieu des flots en courroux et cherche l'Esprit des vents, tandis que trois jeunes matelots gouvernent la barque agitée, il est debout l'épée nue. Lorsque le nuage abaissé passa près de lui, il saisit ses noirs flocons et plongea son épée dans ses flancs ténébreux. L'Esprit de la tempête abandonna les airs; la lune et les étoiles reparurent.»

«Telle était l'intrépidité de ma race, et Calmar ressemble à ses ancêtres. Le danger fuit l'épée du brave, la fortune se plaît à couronner l'audace.»

«Mais vous, enfants des vertes vallées d'Erin, retirez-vous des plaines sanglantes de Lena. Rassemblez les tristes restes de nos amis et rejoignez Fingal. J'ai entendu le bruit de la marche de Loclin qui s'avance: Calmar va rester et combattre. Ma voix se fera entendre, ô mes amis! comme si j'étais soutenu de mille guerriers. Mais, souviens-toi de moi, fils de Semo, souviens-toi du corps inanimé de Calmar. Après que Fingal aura dévasté le champ de bataille, place-moi sous quelque pierre mémorable qui parle de ma renommée aux temps à venir. Fais que la mère de Calmar se réjouisse en voyant la pierre qui attestera ma gloire.

«—Non, fils de Matha, répondit Cuchullin, non, je ne te quitte point: ma joie est de combattre à forces inégales, dans le péril mon âme s'agrandit. Connal, et toi, vénérable Carril, conduisez les tristes enfants d'Erin, et, quand le combat sera fini, revenez chercher nos corps gisants dans ce défilé, car nous resterons près de ce chêne, au milieu de la mêlée... Moran au pied léger, vole sur la bruyère de Lena, dis à Fingal qu'Erin est tombé dans l'esclavage, et presse-le de hâter ses pas.»

«Le matin commence à blanchir la cime du Cromla, les enfants de la mer[13] montent le coteau. Calmar les attend de pied ferme, le feu du courage s'allume dans son âme irritée, mais le visage du guerrier pâlit. Faible, il s'appuyait sur la lance de son père, sur cette lance qu'il détacha des salles de Lara à la vue de sa mère affligée; mais bientôt le héros s'affaiblit et tombe comme l'arbre sur les plaines de Cona. Le sombre Cuchullin reste seul, mais immobile comme un rocher isolé au milieu des sables; la mer vient avec ses flots et mugit sur ses flancs endurcis; sa tête se couvre d'écume et les collines d'alentour retentissent; enfin, du sein grisâtre des brumes paraissent sur l'Océan les voiles de Fingal; la forêt de ses mâts se balance sur les vagues roulantes.

«Swaran, du haut de la colline, les aperçoit, il abandonne les enfants d'Erin et revient sur ses pas. Tels que la mer rentraînant ses ondes à travers les cent îles mugissantes d'Inistore, tels reviennent contre Fingal les vastes et impétueux bataillons de Loclin.

«Cuchullin, triste, l'œil en pleurs et la tête baissée, marche à pas lents, traînant derrière lui sa longue lance; il s'enfonce dans le bois du Cromla, gémissant sur la perte de ses amis. Il redoutait la présence de Fingal, qui était accoutumé à le féliciter en le voyant revenir des champs de gloire.

«Combien de mes héros, disait-il, sont couchés sans vie sur cette plaine! Les chefs d'Inisfail, ceux dont la joie éclatait dans la salle de nos fêtes! Je ne rencontrerai plus leurs pas sur la bruyère, je n'entendrai plus leurs voix à la chasse des chevreuils. Pâles et muets, ils sont couchés sur des lits sanglants, ces guerriers qui furent mes amis! Esprits de ces héros, naguère pleins de vie, venez visiter Cuchullin dans sa solitude, venez sur les vents qui font gémir l'arbre de la grotte de Tura, venez converser avec moi; c'est là qu'éloigné des humains, je vais habiter ignoré. Nul barde n'entendra parler de moi; nul monument ne s'élèvera pour conserver ma mémoire. Pleure-moi, ô Bragela! compte Cuchullin parmi les morts; ma renommée s'est évanouie.»

«Tels étaient les regrets de Cuchullin, en s'enfonçant dans les bois du Cromla.