VI
«Près des murs de Tura, Cuchullin était assis au pied d'un arbre au tremblant feuillage. Sa lance était appuyée contre un rocher revêtu de mousse. Son bouclier reposait près de lui sur le gazon. Il rêvait au puissant Caïrbar, héros qu'il avait tué dans le combat, lorsque Moran, chargé de veiller sur l'Océan, revient annoncer sa découverte.
«—Lève-toi, Cuchullin, lève-toi, dit le jeune guerrier, je vois les vaisseaux de Swaran; Cuchullin, l'ennemi est nombreux: la mer sombre roule avec ses ondes une foule de héros.
«—Enfant de Fithil, répond le chef aux yeux bleus, je te vois toujours trembler: ta peur a grossi le nombre des ennemis. Sais-tu si ce n'est pas Fingal, le roi des Monts-Solitaires, qui vient me secourir dans les plaines verdoyantes d'Ullin[1]?
«—J'ai vu leur chef, reprit Moran; je l'ai vu haut et menaçant comme un rocher de glace. Sa lance ressemble à ce vieux sapin; son bouclier est aussi grand que la lune au bord de l'horizon. Il était assis sur un rocher du rivage, et ses troupes roulaient comme de sombres nuages autour de lui. Chef des guerriers, lui ai-je dit, il est grand le nombre de nos combattants: tu portes à juste titre le nom de puissant guerrier; mais une foule de guerriers puissants t'attendent sous les murs tortueux de Tura. D'une voix semblable au bruit d'une vague en courroux, Swaran me répond: Eh! qui dans ces plaines marcherait mon égal? Les héros ne peuvent soutenir mon aspect: ils tombent dans la poussière sous les coups de mon bras. Nul autre que Fingal, nul autre que le roi des Collines-Orageuses ne peut faire tête à Swaran dans les combats. Une fois nous avons mesuré nos forces sur la colline de Malmor, et le sol de la forêt fut labouré sous l'effort de nos pas. Les roches tombaient arrachées de leur base, et les ruisseaux, changeant leurs cours, fuyaient en murmurant loin de cette terrible lutte. Trois jours entiers nous renouvelâmes le combat; nos guerriers restaient à l'écart, immobiles et tremblants. Au quatrième jour, Fingal s'écria: Le roi de l'Océan est tombé; Il est debout, répondit Swaran. Moran, que le sombre Cuchullin cède au héros qui est fort comme les tempêtes de Malmor.
«—Non, répondit Cuchullin, jamais je ne céderai à un homme. Cuchullin sera grand ou mort. Va, Moran, prends ma lance, et frappe sur le bouclier sonore de Caïrbar, il est suspendu à la porte bruyante de Tura. Ses sons ne sont pas les sons de la paix. Mes guerriers l'entendront sur la colline.
«Moran part: il frappe le bouclier: les coteaux et les rochers répondent: les sons s'étendent dans la forêt: le cerf tressaille au bord du lac. Déjà Curach se lève, s'élance du haut du rocher; et Connal après lui, tenant sa lance marquée de sang: le sein de neige du beau Crugal s'enfle et palpite: le fils de Favi a déjà quitté le noir sommet de la colline: «C'est le bouclier de la guerre, s'écrie Ronnar.—C'est la lance de Cuchullin, dit Lugar. Enfant de la mer, Calmar, prends tes armes, lève ton acier bruyant; lève-toi, Puno, héros terrible, lève-toi; Caïrbar, abandonne les forêts de Cromla; plie tes genoux d'albâtre, ô Eth, descends du bord des torrents de Lena. Caolt, déploie tes muscles mouvants, et fais siffler sous tes pas la bruyère de Mora: tes flancs sont blancs comme l'écume de la mer agitée, lorsque les noirs ouragans l'épandent sur les rochers grondants de Cuthon.
«Je les vois tous rassemblés[2]: ils sont pleins de l'orgueil que leur donnent leurs premiers exploits: leurs âmes s'enflamment au souvenir des combats et des siècles passés: leurs regards étincelants cherchent l'ennemi. Leurs bras nerveux posent sur la poignée de leurs épées, et l'éclair jaillit de leurs flancs d'acier. Ils descendent par torrents du haut des montagnes. Les chefs s'avancent et brillent sous l'armure de leurs pères; suivent leurs guerriers sombres et menaçants: tels on voit les nuages pluvieux s'assembler, se presser derrière les météores enflammés du ciel. Le bruit de leurs armes qui se choquent monte dans les airs: leurs dogues animés y mêlent leurs longs aboiements. L'hymne des combats est entonnée à voix inégales et se prolonge dans les échos du Cromla. Arrivée au sommet du Lena, la troupe s'arrête sur les noires bruyères, semblable à un brouillard d'automne, lorsque rassemblant ses flocons épars dans la plaine, il monte sur les collines obscurcies et, de leur cime, élève sa tête dans les cieux.
«—Salut, dit Cuchullin, enfants des vallons, et vous chasseurs du cerf timide: d'autres jeux se préparent; ils sont sérieux; ils sont terribles comme ce flot menaçant qui roule sur la côte. Combattrons-nous, enfants de la guerre, ou céderons-nous au roi de Loclin[3] les vertes plaines d'Inisfail[4]? Parle, ô Connal, toi le premier des guerriers; toi qui brisas tant de boucliers; tu as combattu plus d'une fois contre les guerriers de Loclin; veux-tu manier encore la lance de ton père?»
«—Cuchullin, répond le guerrier d'un air tranquille, la lance de Connal est affilée; elle se plaît à briller dans le combat et à s'abreuver de sang; mais quoique mon bras demande la guerre, mon cœur est pour la paix. Chef des guerriers de Cormac, vois la noire étendue de la flotte de Swaran: ses mâts s'élèvent aussi nombreux sur nos côtes que le sont les roseaux sur le lac de Lego: la foule de ses vaisseaux présente l'aspect d'une forêt couverte de vapeurs, lorsque les arbres balancés plient tour à tour sous l'effort des vents impétueux. Le nombre de ses guerriers est trop grand; Connal est pour la paix. Fingal, le premier des mortels, voudrait éviter le bras de Swaran; Fingal, qui balaye les guerriers comme les vents de la tempête dispersent la bruyère, lorsque les torrents mugissent le long des échos de Cona, et que la nuit s'assied sur la colline environnée de tous ses nuages.