Les Médicis avaient la fortune de coïncider, en Toscane, avec la renaissance des lettres à laquelle ils avaient immensément concouru. Les arts les suivirent; les plus grands noms dans la sculpture, la peinture, la gravure des pierres précieuses, l'architecture faisaient de Florence, de Rome, de Venise l'atelier de l'Europe. La Grèce se sentait égalée et souvent surpassée. Cimabue, Giotto, à qui Laurent dédia un buste un siècle après sa mort; Mazaccio, Philippo Lippi, à qui il fit élever un monument dans sa patrie Spoleto; Guirlandaio, à qui il confia son portrait à faire, étaient autant de clients de cette famille. Nicolo Pisani, Guiberti Donatello et plusieurs autres se disputaient leur faveur. Leurs amis les plus dévoués, tels que Poggio, partageaient leur goût.

On en trouve un exemple encore plus frappant dans le zèle avec lequel Poggio poursuivait cet objet, dans une lettre de lui à un religieux nommé Francesco de Pistoie, qui avait parcouru la Grèce pour y recueillir des antiques. «Par votre lettre de Chio, lui dit-il, j'apprends que vous vous êtes procuré pour moi trois bustes, un de Minerve, un autre de Jupiter et le troisième de Bacchus. Cette lettre me fait le plus grand plaisir, car j'aime les morceaux de sculpture au delà de toute expression; je ne saurais me lasser d'admirer l'habileté d'un artiste qui sait travailler le marbre au point d'imiter la nature elle-même.

«Croyez-moi, mon ami, vous ne pouvez pas me faire de plus grand plaisir que de revenir chargé de pareils ouvrages, qui comblent délicieusement tous mes souhaits. Les hommes sont sujets à différentes manies: la mienne est une admiration profonde pour les productions des grands sculpteurs, et peut-être en suis-je possédé plus qu'il ne convient à un homme qui peut avoir quelque prétention à la science. La nature elle-même est, sans doute, toujours supérieure à ces imitations; cependant on est excusable d'admirer un art qui sait donner à la matière morte tant de vie et d'expression, qu'il semble qu'il ne faudrait que le souffle pour l'animer. Appliquez-vous donc, je vous en conjure, à obtenir, soit par des prières, soit à prix d'argent, tout ce que vous pourrez trouver qui ait quelque mérite: si vous pouvez vous procurer une figure entière, triumphatum est

Lamartine.

FIN DU CXLVIIIe ENTRETIEN
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43

CXLIXe ENTRETIEN
DE LA MONARCHIE LITTÉRAIRE & ARTISTIQUE
OU
LES MÉDICIS
(SUITE)

I

La découverte d'un beau buste grec de Platon fut un événement pour l'âme platonique de Laurent. Ses jardins rappellent ceux d'Académus à Athènes. Michel-Ange enfant y eut le berceau de son génie. Son maître, le peintre Ghirlandaio, obtint pour lui de Laurent la permission d'aller dans ses jardins étudier les beaux vestiges d'art qui arrivaient de Grèce. Laurent s'attacha à cet enfant, lui ouvrit sa maison, le reçut à sa table avec ses propres enfants. Il pourvut, par une pension, aux besoins de son père. C'est là que, jusqu'à la mort de son protecteur, Michel-Ange connut tous les hommes remarquables de la Toscane et de l'Italie. Politien le devina et l'aima par analogie de génie. «Donnez-lui une bonne chambre dans le palais de Laurent,» écrit-il à ceux qui en disposent sous ses ordres. Le sculpteur devint ainsi peintre, poëte, architecte. Homme aussi grand qu'universel, il fit partie de la grandeur et de la gloire des Médicis: un grand homme féconde un grand siècle. Michel-Ange répandit son génie sur la Toscane et sur Rome, il égala l'antiquité sans l'imiter. La nature, en même temps, lui créa dans Raphaël d'Urbin un émule et un rival; ils s'admirèrent l'un l'autre en sentiment et ne se confondirent que dans la double immortalité qu'ils répandaient sur leur pays. Les Médicis les protégèrent, l'un le mérite, l'autre la popularité.

II

La mort, cependant, s'approchait de Laurent; il l'accueillait avec la même philosophique résignation qu'avait montrée Côme, son père. Il s'entourait, à Careggi, de la nature, de la solitude et de ses amis. Ses ennemis même venaient assister à ce spectacle. Le fourbe et fanatique Savonarole, qui voulait prendre pied sur un cadavre pour se montrer plus dévoué au peuple, osa troubler son agonie en venant lui offrir sa bénédiction dans des termes qui semblaient révoquer en doute sa foi chrétienne; il l'interrogea sur ses sentiments. Mais, lui ayant demandé s'il avait la résolution de remettre au peuple toscan la liberté anarchique dont il jouissait avant lui, Laurent ne daigna pas répondre. Savonarole alors se retira sans lui avoir donné sa bénédiction. L'homme d'État ne voulut pas mentir; l'homme d'Église ne voulut pas pardonner.