III
Politien ne le quitta plus; il fit venir à son insu un célèbre médecin de Ferrare, Lazaro de Ticino; il en attendait un miracle. Lazaro fit dissoudre des perles et des diamants qui ne firent qu'accroître le mal. Laurent fit approcher alors Pierre, son fils et son héritier, et lui parla longtemps des intérêts de la république et de sa famille.
«Je ne doute point, lui dit Laurent, que vous ne jouissiez, après moi, d'autant de crédit et d'autorité dans l'État que j'en ai eu moi-même; mais, comme la république, bien qu'elle ne forme qu'un seul corps, est composée d'un grand nombre de têtes, vous devez vous attendre qu'il ne vous sera pas possible de vous conduire, en toute occasion, de manière à obtenir l'approbation de chaque individu. Ressouvenez-vous donc de vous conformer toujours et dans tous les cas aux décisions de la plus stricte équité, et de consulter les intérêts du grand nombre plutôt que la satisfaction d'une portion des citoyens.»
IV
Il prit ensuite la main de Politien et la serra dans les siennes. Politien ne put retenir ses sanglots et se retira dans la chambre voisine pour cacher ses larmes. Celui qui avait chanté Dieu comme poëte le pria comme mourant. Il expira doucement, dans le silence et dans la contemplation des grandeurs et des volontés du Tout-Puissant. Il pressa, jusqu'au dernier soupir, sur ses lèvres le crucifix précieux qu'on lui avait apporté. Le nouveau Périclès venait de manquer, jeune encore, à la nouvelle Athènes. Il laissait après lui l'ordre au dedans, la paix au dehors; il n'avait combattu que pour la rétablir ou pour la maintenir partout. Pas une goutte de sang ne pesait sur son âme; il s'était borné à être ce qu'avait été son père, un grand citoyen. Sa modération était son titre à son pouvoir tout volontaire et tout électif. C'était le pouvoir de tous dans un seul.
V
C'était le 8 avril 1492; le désespoir saisit ses concitoyens. Son médecin courut consterné à la ville et se précipita dans un puits du faubourg. «Jamais personne, dit Machiavel à la fin de son Histoire, ni en Italie ni ailleurs, ne mourut avec une telle réputation de sagesse et de prudence, et ne causa un plus grand deuil à sa patrie; et comme sa mort devait entraîner de grandes ruines, de grands signes l'annoncèrent au monde.»
Il fut transporté sans pompe, mais non sans unanime douleur, à San Lorenzo, tombeau de sa famille. Michel-Ange décora plus tard ces sépulcres où manqua celui de Laurent. «Ce grand homme, s'écria le roi de Naples en apprenant sa fin, a vécu assez pour sa gloire, pas assez pour le bonheur de l'Italie. Plaise au ciel que l'ambition ne trame pas après lui des projets qu'elle n'aurait pas osé concevoir pendant qu'il vivait!»
VI
Son second fils, Jean de Médicis, écrivit de Rome à Pierre de Médicis, qui héritait de sa place et de son influence: «De quoi puis-je aujourd'hui t'entretenir, si ce n'est de ma douleur? car, en songeant à la perte que nous avons éprouvée par la mort de notre père, je suis bien plus disposé à verser des larmes qu'à parler de mes peines. Quel père, hélas! Jamais il n'en fut de plus tendre; tout le prouve et l'atteste: il n'est donc pas surprenant que je me plaigne, que je verse des pleurs, que je ne puisse goûter aucun repos. Si quelque chose au moins peut alléger ma douleur, c'est que tu me restes, ô mon frère, toi que j'honorerai toujours comme le père que j'ai perdu: tu commanderas, et je me ferai un devoir de t'obéir; tes ordres me feront toujours un plaisir inexprimable: éprouve-moi, commande, je n'hésiterai pas un instant. Je t'en conjure cependant, mon cher Pierre, fais en sorte d'être envers tout le monde, et surtout envers les tiens, tel que je le désire, bon, doux, affable, généreux: qualités par lesquelles il n'est rien qu'on n'obtienne et qu'on ne puisse conserver. Si je te fais ces représentations, ce n'est pas que je me défie de toi, mais c'est que mon devoir m'y oblige. Beaucoup de choses me soutiennent et me consolent; le concours de ceux qui pleurent avec nous notre perte, la douleur générale qui se manifeste dans toute la ville, le deuil public, et beaucoup d'autres considérations de cette nature, propres à adoucir en grande partie notre chagrin: mais ce qui me console le plus, c'est de t'avoir; c'est d'avoir un frère en qui j'ai plus de confiance et d'espoir que je ne le saurais dire. On n'a point entretenu Sa Sainteté sur l'objet dont tu avais recommandé qu'on lui parlât, parce que ce parti a paru plus sage; on prendra une autre voie, comme tu le verras par les lettres des ambassadeurs: je crois que l'on trouvera un moyen plus commode et plus facile, dont tu seras content; du moins je l'espère. Adieu. Ma santé est bonne autant qu'elle peut l'être.