«De Rome, ce 12 avril 1492.»

VII

Pierre avait la puissance, mais non la prudence de Laurent. L'Italie recommença à s'agiter; la main qui en tenait la balance s'était éteinte. Le roi de France, Charles, descendit à Milan, à la requête de Sforza, pour aller conquérir le royaume de Naples. Il attaqua Sarzana, forteresse florentine, en passant. Pierre, pour imiter gauchement Laurent, alla au-devant de Charles, commença à négocier, finit par supplier et par lui remettre lâchement Sarzana, Pietra Santa, Livourne, honneur et force de Florence. Les citoyens humiliés de la Toscane le contraignirent à se réfugier à Venise. Les Français entrèrent à Florence et dévastèrent les magnifiques monuments de Laurent. Pic de la Mirandole et Politien ne survécurent pas à leur ami. Ce dernier composa une élégie si pathétique sur la mort de Laurent, que sa raison s'égara et qu'il mourut à la fin de la seconde strophe:

«Oh! qui pourra prêter à mes yeux une source intarissable de larmes? La nuit, je verserai des pleurs; le jour, j'en veux répandre encore. Ainsi le tendre ramier, séparé de sa fidèle colombe, le cygne près d'expirer, le rossignol privé de ses petits, exhalent leurs douleurs en gémissements plaintifs. Ah! malheureux! malheureux! Ô douleur! ô douleur!—Le voilà gisant dans la poussière, et frappé par la foudre redoutable, ce laurier naguère la gloire de nos campagnes, cher à la troupe sacrée des Muses, aux chœurs des nymphes. Hélas! sous son ombre propice, la lyre de Phœbus rendait des sons plus touchants, la voix du poëte se modulait en accents plus remplis de charme. Désormais, un morne silence règne autour de lui; tout est sourd à nos plaintes.—Oh! donnez à mes yeux une source intarissable de larmes!... Etc.»

On calomnia jusqu'à sa douleur, en attribuant ces strophes, dont Politien mourut, aux regrets amoureux que lui inspira la mort d'un jeune Grec, son élève.

Le cardinal Bembo chanta sa mort et l'attribua à sa véritable cause, le désespoir de la mort de Laurent de Médicis. Il fut enseveli, selon ses désirs, dans l'église du couvent de Saint-Marc. Depuis les anciens, le monde n'avait pas entendu de pareils accents.

VIII

Savonarole profita de l'exil de Pierre pour incendier la populace de ses féroces déclamations. Un accès de démence parut avoir saisi le peuple et les moines. Vingt des principaux citoyens de Florence furent décapités par les ordres de Savonarole: théocratie gouvernée par des tribuns insensés. Quand on lit l'histoire authentique de ces temps, on s'étonne de voir de nos jours traiter de prophète ce moine furieux: il périt enfin, couvert de honte, dans le feu qu'il avait allumé. Sa fourberie reçut sa récompense.

IX

Pierre de Médicis s'allia à la France contre l'Espagne; il périt, après un exil de dix ans, dans un bateau surchargé de combattants, à la bataille de Garigliano; il avait cru sa fortune indestructible, il avait aspiré au despotisme. Peu de jours avant sa mort, il avait été réduit à demander à sa patrie la grâce d'un tombeau. Le cardinal Jean de Médicis se retira de Rome en France; après la bataille de Ravenne, il rentra à Rome et s'étudia à capter les Florentins. Soderini gouvernait alors Florence sous le titre de gonfalonier décennal. Les amis de sa famille renversèrent Soderini, et réhabilitèrent les Médicis. Le cardinal, leur chef, y fut rappelé et accueilli. À peine rapatrié, le conclave le rappela à Rome; il y fut nommé pape, à trente-sept ans, sous le nom de Léon X, qu'il immortalisa par les mêmes faveurs qui avaient valu à sa maison le sceptre moral de la Toscane. Il amnistia tous ses ennemis, et rappela Soderini à Rome; il plaça les fils et les filles de Laurent dans toutes les grandes familles royales de l'Italie et de l'Europe; il donna son nom à son siècle, et il mérita cette gloire. Ce fut le point culminant de l'Église romaine; Michel-Ange et Raphaël en furent les architectes, les praticiens et les peintres. La foi fournissait les trésors. Les trésors nécessitent la vente des indulgences; la simonie corrompit Rome. Luther insurgea l'Allemagne; l'unité se rompit sous le poids de l'or mal acquis; mais le génie de Léon X régnait toujours. Rome, comme capitale des lettres et des arts, régit l'Italie avec le génie de Laurent de Médicis. Elle égala, si elle ne surpassa pas, l'époque d'Auguste. Sa libéralité ne distingua pas entre Rome et Florence; il se fit une clientèle morale partout. Julien de Médicis, dernier fils de Laurent, fut nommé duc de Nemours par François Ier. Michel-Ange, dans la fameuse chapelle de San Lorenzo, lui construisit son sépulcre, à jamais célèbre: les statues de la Nuit et du Jour y représentent l'éternelle vicissitude des événements et la brièveté de la gloire. Julien n'avait point eu d'enfants de Philiberte de Savoie, qu'il avait épousée. Il ne laissa qu'un fils illégitime, qui fut le célèbre cardinal Hippolyte de Médicis.