X

Le descendant de Laurent par Lucrezia Salviati, sa fille, reprit le nom vénéré de Côme et le titre de grand-duc. Alexandre de Médicis fut nommé doge de la république par l'influence du pape Clément VII, Médicis lui-même. Alexandre n'était point méchant, mais ses mœurs étaient dépravées par l'amour; il fit de Florence le sérail de ses plaisirs; il corrompait ou séduisait les femmes ou les filles des plus illustres maisons de la capitale. Ce vice le perdit.

XI

Il y avait alors à Florence un jeune homme de la famille des Médicis nommé Lorenzino, en souvenir de Laurent. La petitesse de sa taille et la gentillesse apparente de son humeur lui avaient valu ce nom familier. Il avait longtemps habité Rome sous la protection du pape et sous le patronage de sa parenté avec les grandes familles de Florence. Quand Alexandre avait pris le titre de doge et affecté le despotisme, Lorenzino était venu à sa cour et avait conquis, par mille flatteries et par de honteux services, la confiance d'Alexandre. Il s'était fait le ministre de ses plaisirs secrets, le complaisant de ses débauches. Mais, soit conception, fort voilée sous une apparente complicité imitée de la folie de Brutus, soit tentation soudaine d'un crime mémorable, née en lui de la facilité et de l'occasion, il avait résolu d'être le meurtrier de son ami et le libérateur de sa patrie. Il faisait cependant des allusions obscures à la pensée qui le dominait en présence d'Alexandre lui-même. Benvenuto Cellini raconte qu'étant entré un jour au palais en montrant son portrait gravé au duc, il le trouva indisposé et couché sur le même lit que son cousin, et qu'ayant demandé à Lorenzino s'il ne consentirait pas à lui donner le sujet d'un revers de sa médaille, celui-ci lui avait répondu avec enjouement «qu'il fût tranquille et qu'en ce moment même il pensait à lui en fournir un digne de la gloire d'Alexandre, et qui étonnerait le monde.» Alexandre se tourna avec un sourire de pitié dédaigneuse sur son lit et se rendormit. La plaisanterie devint bientôt tragique.

XII

Alexandre poursuivait de ses assiduités une jeune femme vertueuse de Florence, épouse de Ginori, d'une des familles les plus considérables de la Toscane. Il venait d'envoyer son mari à Naples, comme ambassadeur, espérant ainsi éloigner sa surveillance; Lorenzino, feignant de presser la jeune dame de consentir aux désirs du duc, affecte enfin d'avoir reçu une réponse favorable et de la transmettre au prince. Il lui assigna une entrevue chez lui, dans une maison peu éloignée du palais, et fit préparer un appartement pour les deux amants. Il avait préalablement enrôlé dans le complot un de ces hommes d'action qui ne reculent devant aucun crime, pourvu qu'il leur présente des espérances indéfinies de salaire et de faveur. Cet homme, dont le nom vulgaire attestait la vileté de son métier, se nommait Scoroncocolo. L'instrument était ignoble comme le crime.

XIII

La nuit, à l'heure convenue, Alexandre, ayant couvert d'un masque son visage, suivit Lorenzino et entra furtivement dans sa maison, en apparence déserte. Après quelques badinages, il se coucha sur le lit de son cousin pour attendre l'arrivée de la jeune femme. Lorenzino, qui s'était évadé comme pour la recevoir et la conduire, plaça Scoroncocolo dans une antichambre d'où il pût venir à son aide au bruit de la lutte; puis, étant rentré dans la chambre et croyant Alexandre endormi, il lui demanda à voix basse s'il dormait déjà, et, s'approchant du lit, il lui perça la poitrine de son épée. Le duc, qui n'était que blessé, se précipite, pour s'évader, vers la porte.

Scoroncocolo l'empêcha de franchir le seuil et lui porta un coup de son poignard au visage. Lorenzino, le saisissant par le milieu du corps, le fit retomber sur le lit. Alexandre, dans l'étreinte, mordit le doigt de Lorenzino avec tant de fureur que Scoroncocolo, craignant de blesser son complice en le secourant, saisit son couteau et égorgea le prince; il n'apprit qu'alors que c'était le grand-duc qu'il venait de tuer; il resta anéanti de son crime et de son danger. Lorenzino lui dit que ce n'était pas l'heure de délibérer et qu'ils n'avaient que l'un de ces deux partis à prendre pour leur salut: ou sortir le poignard sanglant à la main et appeler le peuple à la liberté; ou s'évader pendant que le forfait était ignoré encore et aller rejoindre les émigrés. Ils s'arrêtèrent à ce dernier parti comme au plus sûr, franchirent la maison, qui ne renfermait plus qu'un cadavre, sautèrent à cheval et coururent vers Bologne.

XIV