Les émigrés, à la tête desquels était Philippe Strozzi, tentèrent de surprendre Florence dans le tumulte qui éclata quand on eut découvert l'horrible fin du duc. Philippe, fait prisonnier et gardé un an dans les cachots de Castille, mourut en Romain, en se frappant, comme Caton, de sa propre main. Côme II accourut et reçut l'empire sous le titre de chef de la république. Lorenzino se sauva jusqu'à Constantinople, revint ensuite à Venise, y vécut onze ans et mourut assassiné par deux soldats florentins, laissant une renommée équivoque entre l'héroïsme et la folie, juste punition d'un forfait plus semblable à un caprice qu'à une pensée.

Tout fut monarchie à Florence, excepté le nom.

XV

Les rois de l'Europe s'empressèrent de rechercher en mariage les filles de cette illustre maison, qui commença la dynastie par les alliances. Catherine de Médicis et Marie de Médicis régnèrent en France; l'Italie poétique et artistique émigra avec elles, les arts les suivirent; elles bâtirent le Louvre et le charmant château des Tuileries; leur règne fut le règne de quelques vices et de beaucoup de génie. C'est par elles que la France toucha à l'Italie et à la Grèce. Puis vint Louis XIV, qui lui rendit le caractère fanatique et somptueux de la Gaule et de l'Espagne. La littérature fleurit; mais après les Valois, les arts déclinèrent, l'influence des Médicis, excepté en Toscane, périt avec eux.

XVI

En remontant le cours des siècles, on ne trouve pas un autre exemple d'une monarchie entièrement fondée par le commerce, la fortune et l'estime que les simples vertus des citoyens étalèrent dans leur pays. Ils acquirent la richesse, mais ils ne la conquirent par aucune violence: leur or leur donna une clientèle, mais ne corrompit pas l'esprit public; ce fut la monarchie de la civilisation, la dynastie des familles.

Aussi ne trouve-t-on pas dans l'histoire une famille de simples citoyens offrant l'hérédité du mérite, du travail et des vertus continues, et rassemblés avec des qualités présentes diverses, tels que Côme Ier, Laurent, Julien et Côme II, chacun ajoutant un échelon de plus à la grandeur des autres. Ajoutons-y Léon X, plus Toscan et plus Médicis encore que pontife. L'Église ajouta sous ces deux papes sa puissance réelle et respective à l'influence des Médicis; les cours de France et d'Espagne y ajoutèrent leurs armes; estime, vénération, politique se réunirent aussi pour les consacrer, mais ce furent les lettres qui leur donnèrent l'empire. Leur supériorité fut toute morale, ce fut l'aristocratie de la littérature. Il faut toujours qu'on la retrouve quelque part, ou dans l'esprit, ou dans le trésor, ou dans le bras. Le genre humain n'est point de niveau, Dieu ne l'a point fait ainsi; la démocratie absolue est une chimère, l'égalité est une utopie. Robespierre ne la maintint que par le glaive; Platon, que par des rêves qui trompent les hommes en les séduisant; l'un est un bourreau, l'autre un sophiste; ni l'un ni l'autre ne fut un homme d'État. Jean-Jacques Rousseau ne fut qu'un écrivain chimérique, rédigeant bien des phrases, incapable de rédiger une loi. Il faut que, dans la démocratie même, l'autorité soit quelque part, sans quoi tout s'écroule. La supériorité n'est point un abus, c'est une loi de Dieu, volontaire et mobile dans la démocratie, immobile et tyrannique dans la monarchie absolue. Dans le siècle des Médicis, la supériorité fut dans la force qui civilise les hommes. C'est cette force qui les fit rois: leur supériorité s'élève naturellement comme une végétation du sol et de la mer. On les voyait grandir, on ne les sentait pas opprimer.

XVII

L'esprit humain, ébranlé par les grandes catastrophes de l'Orient et par la ruine des ruines de la Grèce à Athènes et à Constantinople, avait la passion de se reconstruire de ses propres débris; c'était ce qu'on appelle une renaissance. La passion universelle poussait les hommes vers cette reconstruction d'une humanité transcendante. Un Platon, un savant grec, un livre étaient une victoire sur la nuit. C'était une illusion, si vous voulez, mais de temps en temps l'humanité est saisie d'une de ces manies générales qui deviennent la passion du moment; la plus populaire est celle qui la sert le mieux.

Les Médicis, bourgeois de Toscane, ayant acquis de grandes richesses, les consacrèrent à seconder et à semer cette passion à Florence, à Naples, à Venise; ils devinrent ainsi les apôtres de la renaissance, Évangile nouveau qui s'associait bien avec l'Évangile romain. Nul ne les égalant en zèle, nul ne pouvait les égaler en moyens; leurs navires couvraient toutes les mers pour opérer le sauvetage du vieux monde et le rapporter à l'ancien monde italien. Nous avons vu il y a quelques années, en France et en Angleterre, une illusion aussi généreuse s'emparer de tous les esprits pour ressusciter la Grèce, qui ne pouvait être ressuscitée, car on ne ressuscite pas les nations; mais on l'espérait, l'espérance fut du fanatisme. Cependant, les Médicis ramenaient quelque chose de réel en Italie, une langue, des marbres, des manuscrits, des savants, des traductions, des modèles, mais nous ne rapportions rien que des songes. Aussi nous ne faisions que ranimer des illusions. Les Médicis fondèrent un nom immortel et presque un empire; ils étaient, par le hasard de leur opulence et par le hasard de leur mérite, ceux de tous les citoyens du moment qui pouvaient le mieux se consacrer à l'idée en vogue: le rajeunissement de l'esprit humain. Ils n'étaient point guerriers, ils ne voulaient point l'être; leur pays natal était trop étroit pour les porter à la grande ambition des conquêtes; les Apennins d'un côté, Rome inviolable de l'autre faisaient de la Toscane une avendie, un rien; ils le comprirent et n'eurent que l'ambition pastorale et pacifique d'une famille de patriarches.