XVIII

La nature aussi les servit bien: leurs premiers ancêtres furent des hommes spéciaux et obscurs, qui s'élevèrent à la grande richesse par le commerce, qui n'offense personne et qui égalise tout le monde. Quand ils commencèrent à primer en Toscane, ils ne primèrent que par la démocratie, à laquelle ils furent utiles. Ils ne tenaient pas aux grandes résistances militaires du moyen âge, ils aidaient seulement le peuple à payer ces bandes de condottieri qu'on louait pour se défendre, et qui méprisaient ceux qui les payaient. La guerre achevée, ils les congédiaient, et la république restait libre. Lisez Machiavel et son Borgia: Borgia, tant de fois vainqueur en Italie, alla finir sa carrière d'aventurier au siége d'une bicoque en Espagne. Les Médicis ne voulaient ni de cette gloire soldée, ni de ces chutes honteuses; ils préféraient leur rôle civique et leur croissance régulière par l'estime publique dans un pays prospère et libre. Leur argent négociait pour eux, et ils prêtèrent plus d'une fois des sommes considérables au roi de Naples, à l'Espagne, à l'Angleterre, à la France, pour équilibrer le monde et pour se faire des clients des rois.

XIX

Quand enfin l'attention du monde se fut portée sur leur puissance, ils n'affectèrent point de prétentions orgueilleuses sur leurs concitoyens. Côme Ier fut le plus modeste des hommes; sa seule ambition fut de se confondre tellement avec la république, qu'on ne put le distinguer que par ses services et par ses vertus des meilleurs d'entre les Florentins. La fréquentation des hommes littéraires, l'accueil fait aux étrangers illustres de la Grèce, l'hospitalité européenne, la protection des lettres antiques, la fondation des académies, la gloire de son immense commerce, la culture utile de ses domaines rustiques à Careggi et ailleurs le rendaient l'égal des paysans toscans comme des princes de l'Europe. Sa vie fut celle d'un philosophe, sa mort fut celle d'un chrétien. Ses enfants furent des fils de la république; il partagea entre eux son âme et ses richesses. Il n'avait excité l'envie de personne, il mourait avec l'amitié de tous.

XX

Laurent hérita de toutes ses qualités, et il avait de plus cette vertu grandiose des hommes d'État qu'on appelle la magnificence et qui donne aux peuples le pressentiment de la souveraineté. On le sacra du nom populaire de Laurent le Magnifique, mais c'était lui-même qui s'était sacré de ce titre; il ne prit de l'autorité populaire que le soin de faire les honneurs de sa patrie; il en accomplit les devoirs avec héroïsme dans son voyage téméraire auprès du roi de Naples; il en rapporta la paix à Florence.

Le pape le haïssait et forma la conspiration mortelle des Pazzi ou des aristocrates contre lui. Il y perdit le plus séduisant des hommes, Julien, frappé à côté de lui sur les marches de l'autel. Ce danger et cette mort lui valurent l'enthousiasme du peuple; la nation vit qu'il fallait aimer celui que les grands et les étrangers voulaient perdre. On le délivra malgré lui de ses implacables ennemis; de ce jour il régna sans titres, mais avec quelle prudence et quelle modestie! On peut dire qu'il reçut l'investiture de ses vertus, et n'exerça d'autre dictature que celle de ses bienfaits; il n'employa sa puissance qu'à maintenir la paix partout en Italie. Il fut philosophe et poëte sur le trône. Quand il mourut, Florence était libre, la Toscane prospère, l'Italie pacifique, l'Europe édifiée de ses vertus; il fallait ou reconnaître son ascendant ou se déclarer le peuple le plus ingrat de la terre.

Son successeur, Pierre de Médicis, renouvela les troubles par son inhabile témérité. Il goûta de l'exil, et ses partisans émigrés ne rentrèrent que par la violence. Côme II fut forcé de régner, et régna avec un titre plus absolu, mais sur les principes de Laurent. La république fut anéantie, mais la Toscane appartint aux Médicis.

Le gouvernement doux et fraternel de cette maison déclina, comme toutes les choses humaines, et finit par devenir un fief impérial de la maison d'Autriche, une espèce de noviciat du trône impérial, où les héritiers présomptifs de l'empire s'exerçaient à régner. Joseph II, Léopold, influencés par la douceur traditionnelle du gouvernement des Médicis, y régnèrent par des lois de Platon. Le dernier grand-duc, chassé par les Piémontais, était un souverain digne du nom des Médicis. On n'a pas pu trouver un prétexte pour détrôner sa modération et sa vertu; il aurait été le type d'un gouvernement fédéral en Italie. Il subit son exil jusqu'à ce que le roi de l'Italie, unitaire contre la nature et l'histoire, transporte son trône ambulant de capitale en capitale pour trouver une bonne place sur la terre des Romains; il y détrône un pontife désarmé, sans soldats et sans peuple, vainqueur par les armes françaises, d'une théocratie qui ne devait être remplacée que par la liberté de Dieu sur la terre.

Lamartine.