XXI

La mort de Laurent le Magnifique, admirablement et pathétiquement racontée par Politien, son ami, résume sa vie. Nous vous traduisons cette lettre, qui fit pleurer l'Italie et qui est écrite pour faire pleurer la France. La voici:

Ange Politien a Jacobsons, antiquaire S. D.

«Ordinairement, quand on est un peu en retard pour répondre aux lettres de ses amis, on donne pour excuse de grandes occupations: quant à moi, si j'ai un peu trop tardé à vous écrire, je ne veux pas tant mettre ma faute sur le compte de mes occupations, quoiqu'elles ne m'aient pas manqué, que sur le chagrin bien amer de la perte de cet homme sous le patronage duquel j'étais naguère si heureux de me trouver, avec tous ceux qui font profession de littérature ou avec tous les gens de lettres. Maintenant que nous n'avons plus celui qui fut le premier auteur d'un travail d'érudit, mon ardeur à écrire s'éteint, et je n'ai presque plus ce grand bonheur que me donnait l'étude des anciens; cependant, si vous avez un si vif désir de connaître mon malheur, et comment s'est montré ce grand homme dans les derniers actes de sa vie, bien que je sois empêché par mes larmes, et que mon esprit recule même devant un souvenir qui doit renouveler ma douleur, je cède cependant à vos si vives et si honnêtes instances; et je ne veux pas manquer à l'amitié qui nous unit. Je me trouverais par trop impoli et inhumain, si j'osais vous refuser quoi que ce fût sur un homme de cette trempe et qui m'a tant aimé.

«Au reste, puisque ce que vous me demandez est d'une telle nature, qu'il est bien plus facile de la sentir en silence au fond de l'âme que de l'exprimer par des paroles, je vous obéis, à cette condition que je ne vous promets pas ce que je ne puis tenir, et que j'ai de bons motifs pour ne pas vous refuser.

«Pendant deux mois, Laurent de Médicis avait été tourmenté par ces douleurs qu'on appelle hypocondriaques, parce qu'elles s'attachent aux cartilages des viscères. Quoique ces douleurs, par leur violence, ne tuent personne, elles passent cependant, et à bon droit, pour les plus insupportables, parce qu'elles sont les plus poignantes. Dans Laurent, est-ce fatalité, ou ignorance et incurie des médecins? pendant le traitement pour ses douleurs, une fièvre se déclara, et la plus perfide de toutes; elle se glissa peu à peu, et finit par envahir non pas seulement, comme il arrive souvent, les artères et les veines, mais les membres, les viscères, les nerfs, les os et leur moelle.—Subtile, latente et d'abord peu sensible, elle se montra bientôt ouvertement; comme elle n'avait pas été traitée avec les soins et la promptitude qu'elle réclamait, elle affaiblit et abattit tellement le malade, que non-seulement ses forces, mais son corps lui-même semblaient se fondre: c'est pourquoi la veille du jour où il paya son tribut à la nature, malade et couché dans la villa Careggi, il fut tellement frappé tout à coup, qu'il ne laissa aucun espoir de salut. Avec sa prévoyance, il comprit son état et n'eut rien de plus à cœur que d'appeler le médecin de l'âme, pour lui faire, en vrai chrétien, la confession générale des manquements et des fautes de toute sa vie. J'ai presque entendu dire à ce digne prêtre, qui fut ensuite si admirable, qu'il n'avait jamais rien vu de plus grand, de plus incroyable que la constance et l'imperturbabilité de Laurent en face de la mort, sa mémoire de son passé, sa façon de disposer les choses présentes, et le soin si sage, si religieux qu'il montra dans sa prévoyance de l'avenir. Vers minuit, il reposait et méditait, lorsqu'on lui annonça la présence du prêtre avec le saint sacrement. Se secouant aussitôt, il s'écria: «Loin, bien loin de ma pensée de souffrir que mon Jésus qui m'a créé et qui m'a racheté vienne jusqu'à mon lit. Vite, vite, ôtez-moi d'ici pour que j'aille au-devant de mon Seigneur.» Ce disant, il se soulève autant qu'il le peut, et par la vigueur de son âme soutenant son corps, il s'avance entre les mains de ses familiers et va au-devant du vieillard jusqu'à son vestibule, et là, se traînant à ses genoux, suppliant et en larmes: «Mon doux Jésus, dit-il, vous daignez visiter le plus mauvais de vos serviteurs! que dis-je, serviteur? ennemi, devrais-je dire, et certes, le plus ingrat, lui qui, comblé par vous de tant de bienfaits, fut si peu docile à votre parole et qui offensa tant de fois votre majesté! Par cet amour qui vous fait embrasser tout le genre humain, qui vous a fait descendre du ciel et revêtir notre humanité nue, qui vous a fait souffrir la faim, la soif, le froid, la chaleur, le labeur, les moqueries, le mépris, les coups, la flagellation, la mort enfin sur une croix; par cet excès d'amour, ô mon Sauveur Jésus, je vous supplie et vous conjure de détourner vos regards, votre face de mes péchés, afin que cité à comparaître devant votre tribunal, ce que je sens devoir être très-prochain, je ne sois pas puni pour mes fraudes, mes péchés, mais pardonné par les mérites de votre croix: qu'il plaide, qu'il plaide en ma faveur, ce sang, le plus précieux de tous, que vous avez répandu sur ce sublime autel de notre rédemption, et pour rendre l'homme libre, donner à l'homme la liberté.» Après ces paroles et d'autres encore, devant tous les assistants en pleurs, le prêtre ordonna qu'on le relevât et qu'on le mît dans son lit pour qu'on lui administrât plus facilement le sacrement: il s'y opposa d'abord; mais, de crainte de manquer d'obéissance au vieillard, il se laissa fléchir, et répétant avec fermeté les paroles sacramentales, déjà sanctifié et vénérable par une sorte de majesté divine, il reçut le corps et le sang du Seigneur. Il donna des consolations à Pierre, l'un de ses fils, car ses autres frères n'étaient pas là; il l'exhorta à supporter avec égalité d'âme la violence de la nécessité; il lui dit que la protection du ciel, qui n'avait jamais fait défaut au père dans la bonne et la mauvaise fortune, ne manquerait pas à son fils; qu'il s'évertuât seulement à être un homme de bien et un bon esprit; que les choses mûries par la réflexion produisaient, dans la pratique, des fruits excellents. Après ces paroles, il se reposa quelque temps comme dans la contemplation. Bientôt, il appela encore ce fils seul, lui donna des avertissements sur bien des choses, des leçons sur beaucoup d'autres qui n'ont pas encore transpiré au dehors, mais qui, comme nous l'avons entendu dire, étaient pleines d'une sagesse et d'une sainteté exquises. Je vous en écris une qu'il m'a été permis de savoir: «Les citoyens te reconnaîtront pour mon successeur, je n'en doute pas. Je ne crains pas non plus que ton autorité soit inférieure à celle que j'ai eue jusqu'à ce jour: mais parce qu'une cité entière est un corps à plusieurs têtes, comme l'on dit, et qu'on ne peut pas être au gré d'un chacun, souviens-toi, au milieu de cette diversité, de suivre toujours le dessein que tu jugeras le plus honnête, et d'avoir égard à l'intérêt de tous plutôt qu'à l'intérêt d'un seul.» Il donna ensuite des ordres pour ses funérailles, pour qu'elles se fissent à l'instar de celles de son aïeul Côme, dans la mesure enfin qui convient à un simple particulier. Ticine Lazare, votre médecin, réputé très-habile, vint. Appelé un peu tard, il se mit à essayer d'un remède composé avec une poudre de toutes sortes de pierres précieuses pilées. Laurent s'enquit alors d'un de ses familiers, car plusieurs de nous avaient été admis près de lui, de ce qu'élaborait le médecin. Je lui répondis qu'il préparait un cataplasme pour lui réchauffer les entrailles. Il reconnut à l'instant ma voix, et me regardant avec complaisance, selon son habitude: «Eh! mon cher Politien!» se mit-il à dire, et soulevant avec peine ses bras presque sans force, il me saisit et me serra les deux mains. J'éclatais en sanglots et en larmes que je voulais cacher, en m'efforçant de détourner ma tête; mais lui, nullement ému, me prenait et me reprenait les mains. Mais il les laissa peu à peu, insensiblement, et comme en dissimulant, comme pour venir en aide à mes larmes. Je me jetai aussitôt et en pleurant vers le fond du lit, et là, pour ainsi dire, je lâchai la bride à ma douleur et à mes larmes. Je repris bientôt ma place, après avoir, autant que je le pouvais, essuyé mes yeux. Laurent, en le voyant, et il le vit aussitôt, me rappela et me demanda, avec un surcroît de douceur, ce que faisait son ami Pic de la Mirandole. «Il est en ville, répondis-je, parce qu'il a craint d'être fâcheux en venant ici.—Et moi aussi, ajouta-t-il, si je ne craignais que la course le dérangeât, je voudrais bien lui dire un dernier adieu avant de vous quitter.—Désirez-vous qu'il vienne?—Oui, et le plus tôt possible.» Voici ce que je fis: il était déjà venu et s'était assis près de moi, qui me tenais contre les genoux de Laurent, pour entendre plus facilement sa voix qui commençait à baisser. Bon Dieu! avec quelle politesse, quelle humanité et presque quelles caresses il accueillit Mirandole! Il le pria d'abord de l'excuser de lui avoir donné cette peine et de la mettre sur le compte de l'affection et de la bienveillance qu'il avait pour lui; qu'il rendrait plus volontiers l'âme s'il avait d'abord rassasié ses yeux mourants de la vue d'un ami qui lui était si cher. Alors il nous jeta quelques paroles toujours remplies, selon sa coutume, d'urbanité, d'affection et d'amitié; il plaisantait même avec nous, et, en nous regardant tous deux: «J'aurais bien voulu, nous dit-il, que la mort eût différé son arrivée jusqu'au jour où j'aurais entièrement complété votre bibliothèque; il ne s'en fallait pas de beaucoup.» À peine Pic s'était éloigné, que Jérôme de Ferrare, homme remarquable et par son savoir et par sa sainteté, prédicateur distingué de la science céleste, entra dans la chambre à coucher et l'exhorta à bien garder sa foi: «Oui, et inébranlable, répondit-il avec assurance;» de prendre la résolution de vivre le plus irréprochablement possible: «Sans aucun doute, répondit-il encore avec fermeté»; qu'enfin, s'il le fallait, il supportât la mort avec calme: «Rien ne m'est plus agréable que de mourir, si Dieu le veut.» Après cela, Jérôme se retirait, lorsque Laurent: «Hé! votre bénédiction, mon père, avant de me quitter.» Aussitôt, courbant la tête, abaissant son regard et offrant la plus parfaite image de la piété, il répondit de mémoire et sacramentalement aux paroles et aux prières du prêtre, nullement ému de l'expression de la douleur de ses familiers qui éclatait et ne se dissimulait plus. Vous auriez dit que Laurent seul avait appris à mourir. Seul il ne donnait aucun signe de douleur, de trouble et de tristesse. Jusqu'à son dernier souffle, il manifesta la vigueur habituelle, la fermeté, l'égalité et la grandeur de son âme. Ses médecins insistaient encore, et, pour n'avoir pas l'air de ne rien faire, ils tourmentaient le malade par leurs offices empressés. Lui, cependant, ne refusait rien, ne montrait aucune répugnance pour ce qu'on lui offrait, non qu'il se flattât de l'illusion de prolonger sa vie, mais parce qu'il craignait en mourant de faire la plus légère offense.

«Il conserva si bien jusqu'au dernier moment toute sa fermeté, qu'il plaisanta parfois sur sa mort. Ainsi, à qui lui avait offert un peu de nourriture et qui lui demandait comment il se trouvait: «Comme un mourant,» répondit-il. Ensuite, après nous avoir caressés et embrassés tous, et demandé pardon pour les choses fâcheuses dont sa maladie avait pu être cause à l'égard de quelqu'un d'entre nous, il fut tout entier à l'extrême-onction et aux dernières paroles qu'on adresse à l'âme qui part. On commença ensuite la lecture de cette partie de l'Évangile où sont décrites les souffrances de Jésus-Christ. Par le mouvement de ses lèvres, par ses yeux vers le ciel, par l'agitation de ses doigts, il montrait qu'il en savait par cœur toutes les pensées et tous les mots. Enfin, après avoir de tous côtés regardé fixement, et baisé de temps en temps un crucifix d'argent orné magnifiquement de perles et de pierres précieuses, il expira.

Cet homme, né pour toutes les grandes choses, navigua si bien par le flux et le reflux des événements, qu'il est difficile de savoir s'il montra plus de constance dans la prospérité que d'égalité d'âme et de calme dans la mauvaise fortune: quant à son génie, il était si grand, si facile, si pénétrant, qu'il excellait autant en toutes choses que d'autres dans quelques-unes. La probité, la justice, la bonne foi, personne n'ignore qu'elles avaient choisi le cœur et toute l'âme de Laurent pour leur domicile et le temple qui leur était le plus agréable. L'affection si exquise, si distinguée de tout le peuple et de toutes les classes sans exception, montra clairement combien étaient remarquables en lui l'affabilité, la politesse et l'humanité. Parmi ses grandes qualités éclataient une libéralité et une magnificence dont la gloire l'avait presque élevé jusqu'aux dieux, et cependant il n'avait rien fait par zèle pour sa renommée et pour son nom, mais par le seul amour du bien et de la vertu. Dans quelle affection n'embrassait-il pas les gens de lettres! quels honneurs, quels respects n'avait-il pas pour eux! Que de travail et d'industrie ne mit-il pas dans la recherche et l'achat, dans tous les coins du monde, des livres écrits dans les diverses langues! Il fit même pour cela de telles dépenses, que non-seulement ses contemporains et ce siècle, mais la postérité ont immensément perdu en perdant un tel homme. Ce qui nous console dans ce grand deuil général, ce sont ses enfants, si éminemment dignes de leur père, et Pierre, l'un d'eux, leur aîné, qui, à peine dans sa vingt et unième année, soutient le poids des affaires de toute la république avec une gravité, une sagesse et une autorité telles, qu'il fait croire à une vie nouvelle du père dans son fils. Jean, son second frère, à dix-huit ans, est déjà un cardinal illustre, ce qui, à cet âge n'est jamais arrivé à personne. Il est encore l'égal du souverain pontife, non pas seulement dans les États de l'Église, mais dans sa propre patrie. Dans des affaires si ardues, il se montre tellement habile, qu'il fait naître d'incroyables espérances auxquelles il répondra pleinement. Julien, enfin, le dernier de tous, qui est encore un enfant, s'attache tous les cœurs de la cité par sa modestie, sa beauté, et par une nature merveilleuse et suave qui se décèle dans sa probité, son honnêteté et son esprit. Si je ne poursuis pas à présent sur les qualités des autres enfants, je ne puis cependant me retenir sur le sujet de Pierre et sur le témoignage que son père lui a rendu dans une affaire récente.—Deux mois environ avant sa mort, Laurent, assis sur son lit, selon sa coutume, causant avec nous philosophie et littérature, me disait qu'il voulait consacrer le reste de sa vie à des études qui nous étaient communes, à lui, à moi et à Pic de la Mirandole, et cela loin du bruit et du fracas de la ville. «Mais, lui dis-je, les citoyens ne vous le permettront pas, parce que, de jour en jour, ils aiment davantage vos conseils et votre autorité.» Souriant alors, il me dit: «J'ai déjà délégué mes fonctions à votre élève et je l'ai chargé de tout le poids des affaires.—Mais, avez-vous, lui répondis-je, surpris assez de force dans ce jeune homme pour que nous puissions avec confiance nous reposer sur lui?—J'ai découvert dans Pierre des qualités telles, qu'elles m'ont offert un fondement solide qui portera, sans aucun doute, tout ce que je pourrai édifier sur lui. Politien, remarquez encore que, de tous mes enfants, nul n'a montré une nature égale à celle de Pierre, de telle sorte qu'il me fait augurer et espérer qu'il ne le cédera à aucun de ses ancêtres, à moins que les expériences que j'ai déjà faites de ses talents ne me trompent.» Il m'a donné récemment une preuve de la vérité du jugement et de la prévision de son père, quand nous l'avons vu sans cesse près de lui dans sa maladie, toujours prévenant dans les services les plus intimes et les plus désagréables, supportant le plus patiemment possible les veilles, la privation d'aliments, ne pouvant souffrir qu'on l'arrachât du lit de son père que pour les affaires les plus urgentes de la république, et tout cela avec une merveilleuse piété répandue sur toute sa personne. Il dévorait avec une incroyable vertu ses gémissements et ses pleurs, de peur d'ajouter, par sa douleur, à la maladie et aux sollicitudes de son père. Mais ce qu'il y eut de plus beau dans une circonstance si triste, ce fut le tableau de ce père qui, de son côté ne voulait pas, par sa tristesse, aggraver la tristesse de son fils, se faisait un autre visage, contenait ses larmes dans ses yeux, et ne laissait aucunement paraître son âme brisée, tant que son fils était sous son regard: ainsi, tous deux faisaient violence à leur affection et s'efforçaient de rentrer leurs larmes, l'un par piété filiale et l'autre par piété paternelle.

Aussitôt que Laurent eut cessé de vivre, à peine pourrais-je vous dire avec quelle humanité et quelle gravité notre Pierre reçut tous les citoyens qui affluaient dans sa demeure; comme il fut convenable et même caressant dans les diverses réponses qu'il fit aux condoléances, aux consolations et aux offres de service; et bientôt quelle adresse, quelle sollicitude il montra dans l'arrangement des affaires de famille; comment il secourut et releva tous ses amis frappés par ce grand malheur; comment le moindre d'entre eux, celui-là même qui lui avait fait de l'opposition dans l'adversité, fut relevé dans son abattement, ravivé, encouragé; comment, dans le gouvernement de la république, il suffit à toutes choses, au temps, au lieu, aux personnes, et ne se relâcha en rien. Il parut ainsi avoir pris une voie et y marcher d'un pas si ferme, qu'il fit croire qu'il atteindrait bientôt son père en marchant sur ses traces. Sur ses funérailles, je n'ai rien à vous dire, elles se firent selon ce qu'il avait prescrit à son lit de mort et pareilles à celles de son aïeul. Nous n'avons pas souvenir qu'il y ait jamais eu un tel concours de mortels de tous les rangs, de toutes les classes. Voici, à peu près, les prodiges avant-coureurs de sa mort, sans parler de ceux qui ont couru dans le peuple. Aux nones d'avril, vers la troisième heure du jour et le troisième avant sa mort, une femme, je ne sais laquelle, dans l'église qu'on dit dédiée à Maria Novella, écoutait le prédicateur, lorsque tout à coup, au milieu d'une masse de peuple, elle se leva effrayée, consternée, courant comme une folle, poussant d'effroyables cris et disant: «Ah! hé! citoyens! ne voyez-vous pas ce terrible taureau, qui, avec des cornes tout en flammes, renverse ce vaste temple?» Ajouterai-je qu'à la première veille, des nuages ayant tout à coup assombri le ciel, le dôme de cette magnifique basilique, dont la coupole, par son admirable travail, surpasse la plus belle du monde entier, fut frappé d'un tel coup de foudre, que de grandes portions s'en détachèrent, et que des marbres énormes furent ébranlés par une force et un choc horribles, et principalement dans cette partie qui est en vue du palais des Médicis!

Dans ce présage, on remarqua aussi qu'une seule colonne dorée de ce dôme, une seule, fut renversée par la foudre, comme pour n'être pas d'un trop mauvais augure pour cette illustre famille. Ce qu'il ne faut pas oublier non plus, c'est qu'après l'explosion, le ciel reprit aussitôt sa sérénité. Dans la nuit de la mort de Laurent, une étoile plus grande et plus brillante qu'à l'ordinaire, se levant sur le faubourg de la ville dans lequel mourut Laurent, parut perdre peu à peu de son éclat et s'éteindre au moment même où l'on apprit qu'il venait de quitter la vie. On vit, dit-on, des flammes descendre des montagnes de Fiésole, scintiller quelque temps sur cette partie du temple où reposent les restes de la famille des Médicis, et enfin disparaître. Vous parlerai-je encore de ce couple des plus beaux lions gardés dans une cage pour un jardin public, et qui en vint aux prises avec une telle férocité, que l'un d'eux fut horriblement maltraité et l'autre tué? On dit même que, sur le sommet de la citadelle d'Arezzo, brillèrent deux flammes comme la constellation de Castor et Pollux, et que, sous les murs de la ville, des louves poussèrent d'effroyables hurlements. Il y eut aussi quelques personnes, ainsi court l'imagination, qui virent un présage dans la destinée de ce médecin, le plus grand de notre temps. Son art et ses ordonnances lui ayant fait défaut, il en fut désespéré, se jeta dans un puits, et médecin, si vous regardez au mot, il rendit sa part d'honneurs au chef de la famille des Médicis.