Mais je m'aperçois que même en passant sous silence beaucoup d'autres et de belles choses, je suis plus long dans mon récit que je ne voulais en le commençant. Si je l'ai prolongé, c'est d'abord par le désir de vous être agréable et de vous obéir, à vous si excellent, si savant, si sage, si bien mon ami, dont le zèle pour tout ce qui tient à ce grand homme se serait difficilement contenté, si j'avais été plus court; enfin, poussé par une certaine douceur amère et, le dirai-je, par une foule de démangeaisons, à faire un retour sur le souvenir de ce grand homme et à m'y complaire. Si notre siècle en a produit un autre et un pareil, il peut hardiment, et par l'éclat et par la gloire du nom, lutter avec tout ce que l'antiquité nous a offert.

Adieu!

15 des kalendes de juin 1482.

FIN DU CXLIXe ENTRETIEN.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CLe ENTRETIEN
MOLIÈRE

I

Shakespeare et Molière! voilà, pour le théâtre, les deux noms culminants du monde moderne; accorder la supériorité à l'un des deux, ce serait convenir de l'infériorité de l'autre. Il vaut mieux laisser le rang indécis et proclamer la presque égalité de ces deux hommes.

Nous savons que depuis quelque temps un engouement posthume se manifeste en faveur du grand poëte anglais, et que M. Victor Hugo lui-même, juge si compétent, vient de publier un livre qui fait de Shakespeare non le premier des hommes, mais plus qu'un homme; mais l'engouement, quelque fondé qu'il soit, est souvent une exagération de l'enthousiasme et une noble manie d'une époque. Il rend injuste envers les grands hommes de son propre siècle, et rapetisse Molière pour agrandir Shakespeare; la vérité est la juste mesure. Selon nous, le goût fait partie de la vérité; or le goût n'est pas une vertu démocratique, il est une impulsion savante de l'élite des juges dans tous les pays. Il ne juge pas Shakespeare sur les innombrables quolibets dont il assaisonne ses pièces pour complaire à la populace de ses auditeurs de tous les soirs, sur les tréteaux de son théâtre ambulant de New-Market; il ne dénigre pas Molière sur les farces du Médecin malgré lui ou de M. de Pourceaugnac; mais il prend l'œuvre entière de ces deux grands hommes, et il décide, comme Voltaire, que Shakespeare est le génie inculte d'une époque barbare, et que Molière est le génie cultivé d'un âge éclairé. C'est la vérité. Sans doute, la barbarie de Shakespeare monte quelquefois plus haut dans ses drames tragiques, et y atteint à des hauteurs philosophiques au delà desquelles il n'y a rien à éprouver qu'un frisson de chair de poule et une angoisse d'admiration; là, on ne peut le comparer à rien, il dépasse tout et efface tout; il est Shakespeare, le synonyme du sublime, l'entre ciel et terre du génie; mais il ne semble s'être élevé si haut dans l'Empyrée de l'idéal que pour vous précipiter dans la boue et pour vous étourdir par la chute. Il a, de plus, la rime tragique aussi bien que comique, et il est poëte de la famille d'Eschyle autant qu'il est poëte de la famille de Plaute ou d'Aristophane, c'est-à-dire universel; par là même, il est poëte plus haut que Molière; car la vraie poésie monte et descend, elle plane dans sa liberté partout où il lui plaît de s'élever. Ses beaux vers ou sa belle prose, peu importe, ne sont que la forme de ses idées, mais c'est l'idée seule qui est poétique, et Shakespeare a cette qualité du génie de plus; il est poëte quelquefois comme Job, mais il l'est rarement; et il tombe de son char comme Hippolyte emporté par ses coursiers, et il tombe très-bas, par la faute de son parterre plus que par la sienne.

II

Molière, au contraire, est moins poëte, il n'est même pas poëte tragique du tout, ce n'est pas du sang qu'il verse de sa coupe, ce ne sont pas des larmes, c'est de l'eau, mais c'est de l'eau limpide et rhythmée qui coule naturellement de sa veine, qui amuse l'auditeur ou le lecteur par le plaisir de la difficulté vaincue, mais qui ne lui est pas nécessaire; la preuve en est que mettez en vers les Précieuses ridicules ou en prose le Misanthrope, vous aurez toujours le même Molière devant vous: sa force est en lui, non dans sa forme; il est versificateur parfait; il n'est pas poëte, bien qu'il ait fait des milliers de vers faciles et agréables.