III
Voilà les deux seuls points où Shakespeare efface Molière; sous tous les autres rapports, il est effacé par le comique français.
Oubliez, en effet, la différence des genres et la supériorité de la grandeur tragique sur la verve comique; et, cette différence des deux genres admise, comparez les deux écrivains au point de vue de la perfection de leur ouvrage. Molière est moins grand, mais immensément plus parfait. La fantaisie écrit: Macbeth, Hamlet, le Roi Lear; le goût le plus pur écrit: le Misanthrope, Tartuffe, le Bourgeois gentilhomme, les Précieuses ridicules. Il n'y a pas une note fausse, pas un mot répréhensible, pas un trait qui ne porte au but: seulement ce but est le rire, il est placé moins haut, mais il est atteint, et il est atteint d'inspiration sans que le rieur, en s'examinant, ait à rougir des moyens qui le charment. Je conviens que ces moyens ont quelque chose qui rabaisse l'esprit du lecteur tout en l'amusant, et qu'un homme d'une grande âme, relégué par le malheur dans la solitude de ses tristes pensées, ne se nourrira pas de Molière comme des beaux morceaux de Shakespeare; mais, s'il consent à lire, il pourra lire tout, et s'il peut jouir encore, il jouira pleinement de cet art accompli qui lui fait admirer la justesse et les perfections de l'esprit humain.
IV
Voyons d'abord comment la nature et la société avaient formé ces deux hommes d'élite presque contemporains, Shakespeare et Molière.
Shakespeare, d'une race ancienne, mais déchue, était fils d'un boucher de Stratford-sur-Avon. Son père le fit instruire. Il apprit le latin comme un homme qui devait plus tard écrire Brutus et la Mort de César. Mais il continuait néanmoins le métier de son père, et il est vraisemblable que ces scènes de carnage d'une boucherie anglaise inspirent quelquefois à l'enfant des exclamations tragiques adressées aux cadavres des taureaux et des moutons immolés par sa main. L'histoire le rapporte, faut-il le croire? ces gaietés triviales semblables à notre horrible fête du carnaval et à nos promenades ironiques du bœuf gras dans Paris, où le peuple jouit cruellement de l'agonie de l'animal qu'il va frapper, le paraissent inspirer.
Quoi qu'il en soit, du boucher au bourreau, il n'y a de différence que dans la victime. Il prit le goût de la tragédie sur l'étal, l'instrument du meurtre était le même. Détournons les yeux.
V
Shakespeare s'éprit à dix-huit ans, dans la campagne voisine, de la fille d'un fermier plus âgée que lui de quelques années. Le fermier vendait sans doute du bétail au père de Shakespeare. Sa fille était douce et bonne; le mariage ne fut pas longtemps heureux; l'époux se mit à braconner, il tua un cerf dans le parc de sir Lucy; il devint bientôt chef des jeunes vagabonds du voisinage; poursuivi pour le délit, il fut condamné à la prison, et se réfugia à Londres.
Sa première industrie fut de garder les chevaux des seigneurs à la porte des théâtres. Il y en avait huit à Londres. Celui de Black-Friars était particulièrement fréquenté par lord Southampton, qui devint le protecteur du jeune et pauvre étranger.