Qu'un ami véritable est une douce chose!

La Fontaine.

Le modèle accompli de l'amitié fut pour moi Aimé Martin. J'attendais avec impatience l'occasion de parler de lui; la voici, je la saisis; mais jamais mon cœur ne dira tout ce qu'il éprouve de reconnaissance et de tendresse quand j'entends prononcer son nom, ou quand je passe par hasard devant le seuil de sa studieuse maison, no 15 de la rue des Petits-Augustins, où je le vis penser, sentir, écrire et mourir!—Repassons sa vie:

Il était né, quelques années avant moi, dans un petit hameau des bords du Rhône, à quelques pas de Lyon, d'une famille humble, mais aisée, dont il était l'unique enfant et le plus cher souci. On lui fit faire de bonnes études; ses facultés s'y agrandirent; il vint de bonne heure les compléter et les polir à Paris. Il y joignit ces talents corporels qui développent l'énergie de l'âme et du corps; il devint bientôt un habitué des salles d'armes, le lion de l'escrime et l'agneau des fils de l'homme. On allait le voir avec enthousiasme lutter avantageusement avec la première épée de Paris. Les maîtres d'armes le montraient à leurs élèves; c'était le temps où cette gymnastique était de mode en France, et où M. de Bondy y conquérait cette réputation chevaleresque que nous cherchions à rivaliser de loin. Aimé Martin l'égalait. Ce fut dans ces joutes que je fis connaissance avec lui. Sa taille souple, sa tournure martiale et sa physionomie intelligente et douce le faisaient remarquer autant que son talent; il avait l'aplomb du gladiateur antique, mais aucune forfanterie dans son attitude. On voyait que l'escrime était un art, mais non une menace, chez lui; quand il se fendait en tierce ou en quarte, et qu'après avoir d'un coup d'œil infaillible ramassé le fleuret de son adversaire, écarté son épée et touché sa poitrine d'un coup qui faisait plier le fer dans sa main, il s'abaissait aux applaudissements des spectateurs et rougissait de son adresse au lieu de s'en glorifier. On jouissait de sa modestie autant que de son triomphe; ses admirateurs devenaient ses amis; son visage, penché en arrière, écartait d'une vive saccade les mèches de sa noire chevelure humides de sueur, mais sa bouche était toujours gracieuse, et, s'il n'eut pas eu le nez trop court et cassé par un coup de fer, il aurait ressemblé à un lutteur grec se reposant après le combat.

VIII

Quand Bonaparte, qu'Aimé Martin haïssait parce qu'il abusait trop du sabre et qu'il était plus Gaulois que Français, tomba, en 1814, pour retomber en 1815, il gémit sur le peuple tout en plaignant les soldats. Il n'y avait pas pour lui assez de philosophie dans la guerre; il ne l'aimait pas. La littérature était sa vocation.

IX

Il s'attacha comme secrétaire, à la fin du premier Empire, à un vieillard éminent qui s'était élevé, en 1790, au-dessus de tous les écrivains français de ce siècle par le sentiment: c'était Bernardin de Saint-Pierre, voyageur en Russie et aux Indes orientales. Né, élevé, grandi isolément dans une atmosphère supérieure au dix-huitième siècle, même à celle de Voltaire; dédaigneux et dédaigné par tous nos philosophes, excepté Jean-Jacques Rousseau; n'ayant de maître que la nature; méprisant nos controverses religieuses ou philosophiques, et qui était apparu tout à coup, comme une comète excentrique, Paul et Virginie à la main, homme bien supérieur à Chateaubriand, capable d'écrire mieux que le Génie du christianisme, le Génie du cœur humain.

X

Bernardin de Saint-Pierre était alors un beau vieillard semblable à Platon; ses cheveux blancs couronnés de roses, parfumés du souvenir de Paul et Virginie, rappelaient et écartaient à la fois les images de la vieillesse en annonçant l'éternité de la jeunesse. Il avait épousé mademoiselle Didot et en avait eu un fils appelé Paul. Il avait perdu cette première épouse par la mort; il n'avait renoncé ni au bonheur ni à l'amour. Quelque temps après, en visitant l'établissement de Saint-Ouen, il avait distingué mademoiselle de Pelleport, à peine en âge de correspondre à ses sentiments, et il s'était épris pour cette enfant d'une affection plus paternelle encore que conjugale. La jeune élève, sans guide dans la vie, sans fortune et sans gloire, s'était sentie flattée de trouver tous ces titres dans un seul homme. Devenir l'épouse de l'auteur de Paul et Virginie lui paraissait un don du ciel, supérieur à tous les dons de la terre. En se laissant aimer, elle avait aimé d'un attachement sévère et doux ce vieillard. Elle était elle-même d'une beauté candide et pure, comme le rêve d'un philosophe sur le berceau d'un enfant; la mélancolie de sa bouche et la fraîcheur de ses joues imprimaient les grâces de l'innocence sur le sérieux de ses pensées.