J'ai beaucoup connu, dans ma première jeunesse, une de ses tantes, chanoinesse, amie de ma mère, retirée à Lyon; quelque chose d'aventureux et d'héroïque dans sa physionomie révélait en elle je ne sais quel ressouvenir martial, empreint dans les races héroïques. Une de mes propres tantes la soutenait dans ses infortunes.
XI
L'union fut consolante pour le vieillard, douce pour la jeune fille. Elle lui servit de secrétaire intime; elle prit, avec lui, le goût de la haute littérature et de la philosophie naturelle. Elle l'inspira, elle l'aima, elle se fit sa fille. Quand on voyait le magnifique auteur de Paul et Virginie passer dans nos rues, et prêtant son bras à cette charmante enfant, on n'était point tenté de rire de ce contraste des âges; on respectait la félicité tardive de ce philosophe qui voulait aimer jusqu'à la mort; on sentait l'amour sous le dévouement de cette enivrante beauté. Cela continua ainsi jusqu'au moment suprême où la Providence sépara le maître et l'élève et fit tomber, chargé d'années, le vieux tronc à côté du fruit vert. On n'avait fait à Bernardin de Saint-Pierre qu'un reproche envieux et injuste: on l'accusait, lui, homme sans fortune, d'avoir sollicité avec trop d'anxiété des libraires, de l'Académie, du gouvernement, des ministres, les modestes tributs que l'État accordait à son génie indigène; mais on oublia qu'il n'avait aucun patrimoine que ce génie, qu'il avait à nourrir un enfant et une jeune épouse, qu'il sentait derrière lui, à peu de distance, la mort, épiant sa fin prochaine, les menacer d'un abandon éternel. C'est ainsi que les heureux d'ici-bas jugent et condamnent ce qu'ils ne savent pas. Tout était faux, ou calomnie cruelle, dans ces accusations contre ce beau et infortuné génie.
XII
Quand Bernardin de Saint-Pierre eut expiré sous les larmes de sa jeune femme, elle se retira quelque temps dans l'asile où elle avait abrité son enfance; mais le jeune homme qui avait servi volontairement d'élève et de secrétaire à son mari ne pouvait oublier le trésor de beauté, d'intelligence et de vertu, dont elle lui avait donné le spectacle et le chaste amour pendant qu'il fréquentait sa maison, du temps où il y entrait librement auprès d'elle pour travailler avec son mari. L'isolement de madame de Saint-Pierre était un intérêt et un attrait de plus. Ce souvenir revivait aussi dans le cœur de la jeune veuve; le malheur fut l'unique intermédiaire de ces deux amants. Après des obstacles vaincus par leur constance, ils s'unirent et furent heureux. Aimé Martin sentit, à partir de ce moment, que sa vie devait changer comme ses devoirs, et qu'il fallait vivre, penser, travailler pour deux. Il accomplit sa mission sévère, récompensé par le bonheur.
M. Lainé, le Cicéron et le Platon des premières années de la Restauration, le connut, le prit en estime et en affection, et le fit parvenir promptement aux honneurs de la questure de la Chambre. Il y trouvait dignité et aisance. Il envoyait à son vieux père, à la campagne, près de Lyon, les économies de son emploi et le salaire de son travail. Il écrivit, dans ses loisirs, des commentaires intéressants des livres de Bernardin de Saint-Pierre; le génie du maître survivait dans le disciple. Quant à sa femme, elle portait dans son regard et dans les traits de sa bouche tout le cœur à la fois si tendre et si sublime de son premier mari, et tout le bonheur qu'elle devait au second. C'était un couple virgilien qui faisait un plaisir antique à regarder.
XIII
Aimé Martin, après avoir relevé la fortune de cette jeune femme par l'édition des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, dans laquelle la veuve l'aidait, composa en vers et en prose, procédé littéraire fort usité alors, des Lettres sur la mythologie, qui eurent un double succès; se livra à des travaux importants sur l'éducation des mères de famille, source de toute lumière dans le cœur; puis, à des éditions de nos grands écrivains, qu'il connaissait mieux que personne; enfin, il étudia Molière, et le commenta en six volumes; c'était la résurrection du classique, genre fort méprisé de la jeunesse de cette époque. Il replaça la statue du grand homme sur son piédestal, elle y est restée depuis, elle y restera toujours.
Il comprit l'unité de l'auteur et de l'ouvrage, comme nous l'avions comprise depuis; il étudia Molière comme homme avant de nous le révéler comme écrivain. Tous les faux systèmes tombèrent devant lui; il ne déplaça pas l'intérêt de sa vie en nous formulant, comme on le fait aujourd'hui, un génie naissant sur un grand homme consommé arrivant du ciel ici-bas, avec un arsenal d'idées préconçues, comme si rien n'eût existé avant lui, et apportant comme un soleil de l'art une lumière incréée jusque-là à la terre. Ce n'est pas ainsi que procèdent le génie et la nature. Non; Molière commença comme tout commence, comme Shakespeare lui-même, par balbutier, tâtonner, hésiter; puis il suivit laborieusement et pas à pas, tantôt heureux, tantôt malheureux dans sa conception, le goût de son siècle et l'ornière des événements de sa vie, jusqu'ici triomphe où la mort jalouse le prit et l'enleva pour l'immortalité. Voici sa carrière admirablement notée par Aimé Martin; on ne s'informait pas alors si un écrivain comme l'auteur de Macbeth, ou comme l'auteur du Tartuffe, était né dans la démocratie ou dans l'aristocratie; la gloire était neutre, le génie n'avait point de caste. Qu'on eût gardé des chevaux à la porte de New-Market, ou fait le lit du roi à Versailles, personne ne s'en humiliait ou ne s'en glorifiait. Le mérite est comme le Nil, nul ne connaît sa source; il suffit qu'il coule et qu'il féconde; on boit ses eaux sans leur demander leur nom; ouvrier ou grand seigneur, on est grand homme et c'est assez.