Molière n'était, en naissant, ni l'un ni l'autre; il n'y songeait pas. Il était né dans cette bonne bourgeoisie qui fut toujours la moelle de la France, à distance égale de l'ouvrier, démocrate par situation, ou gentilhomme oisif, par désœuvrement. Bonne place à l'entrée dans la vie, où l'on reçoit une éducation libérale, où l'on ne méprise personne, parce qu'on touche à tous, où l'on n'est dédaigné de personne, parce qu'on n'accepte pas le dédain. Il y avait de l'honneur dans cette famille. Le père de Molière s'appelait Poquelin; il était tapissier, valet de chambre du roi. La comédie, déjà populaire en Italie, naissait seulement en France; on s'occupa peu du jeune Molière.

À quatorze ans, il suivait seulement l'ornière banale des études de collége, grec et latin. À cette époque, son grand-père s'aperçut de son penchant pour la comédie, et le conduisit chez les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, troupe isolée et libre qui amusait Paris. «Avez-vous donc envie d'en faire un comédien? dit son père à son grand-père.—Plût à Dieu! répondit le vieillard, qu'il pût ressembler à Bellerose!» fameux acteur du temps. Molière se dégoûta de l'état de tapissier et s'engoua de celui de comédien. Son père l'envoya faire ses études aux Jésuites; il y resta cinq ans et s'éleva jusqu'à la philosophie.

XV

Le père de Molière vieillissait; il envoya son fils, en qualité d'apprenti tapissier, accompagner le roi dans un voyage de la cour à Narbonne. Au retour Molière devint avocat, et s'associa aussi à quelques bourgeois amateurs de Paris pour jouer la comédie; il y connut la Béjart, dont il devint amoureux. Elle avait été mariée avec M. de Modène, et en avait eu une fille, qu'elle élevait auprès d'elle et qui se prit d'une vive affection d'enfant pour Molière. Ce fut la source des malheurs du poëte, on l'accusa calomnieusement d'aimer dans cette enfant sa propre fille et plus tard de l'avoir épousée. Elle était née sept ans avant que Molière eût connu la mère.

XVI

Il suivit la Béjart à la cour du prince de Conti, en Languedoc. Il dirigeait sa troupe; il refusa, par amour pour la Béjart, l'emploi de secrétaire que lui offrait le prince, frappé de son talent. Rentré à Paris, il y adressa au roi un discours du haut de la scène, pour lui demander l'autorisation de jouer devant lui des divertissements scéniques. Le roi accorda cette permission, et y joignit le don du Petit-Bourbon, qu'occupe aujourd'hui la colonnade du Louvre, pour y représenter ces comédies italiennes qui amusaient le prince. Molière composa d'abord sur ce thème, imité de l'italien l'Étourdi et le Dépit amoureux, deux pièces de grands succès. Ces succès l'encouragèrent, et il écrivit les Précieuses ridicules, qui attirèrent une telle foule qu'on fut obligé d'en donner deux représentations le même jour. «Courage! Molière, s'écria du parterre une voix de vieillard enthousiasmé; voilà enfin la bonne comédie!» Le Cocu imaginaire suivit les Précieuses ridicules. Il eut le même succès: le cynisme et le comique s'y touchaient, l'un était de l'Aristophane, l'autre du Plaute. On sentit d'instinct dans les deux débuts l'hésitation d'un homme qui imite des théâtres étrangers et la confiance d'un homme qui croit en lui-même. Cependant les Précieuses ridicules, pièce satirique et personnelle, peignent des vices de salons propres à la nation française.

XVII

Don Garcia de Navarre échoua complétement, ainsi que le Prince jaloux. La verve comique y manquait, c'était de l'imagination plus que du ridicule; le Français ne l'aime pas. L'École des maris le releva; les Fâcheux réussirent, l'envie se déchaîna contre lui. Il fut applaudi, mais injurié. «Il est inégal!» murmura-t-on. Il était inégal comme le génie; le génie est capricieux comme l'inspiration. Ses farces renouvelées qu'il avait fait représenter dans ses courses en province devenaient des comédies à Paris. L'École des femmes n'eut pour ennemies que celles dont il médisait en riant. Louis XIV lui fit une pension de mille francs pour l'attacher à la cour. Cette somme, équivalant à trois mille d'aujourd'hui, était surtout un honneur qui signifiait la protection assurée du roi.

Ses malheurs commencèrent avec sa fortune.

On a vu qu'il avait aimé de bonne heure la Béjart, avec laquelle il partageait les soucis et les bénéfices de la direction du théâtre. Cette femme avait une fille de quatorze ou quinze ans, qui regardait Molière comme son père, et qui l'appelait son mari depuis son enfance. Molière conçut pour elle l'affection d'un père, mais aussi la passion d'un mari. Cette passion, partagée un moment par la fille de la Béjart, les rendit tous les trois insensés. «Molière avait passé, dit son commentateur, des badinages qu'on se permet avec un enfant à l'amour le plus violent qu'on a pour une maîtresse; mais il savait que la mère avait d'autres vues, qu'il aurait de la peine à déranger. C'était une femme altière et peu raisonnable lorsqu'on n'adhérait pas à ses sentiments; elle aimait mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère: ainsi, il aurait tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avait d'épouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans rien dire à cette femme; mais comme elle l'observait de fort près, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois: c'eût été risquer un éclat qu'il voulait éviter sur toute chose, d'autant plus que la Béjart, qui le soupçonnait de quelque dessein sur sa fille, le menaçait souvent en femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-même, si jamais il pensait à l'épouser. Cependant la jeune fille ne s'accommodait point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentait continuellement et qui lui faisait essuyer tous les désagréments qu'elle pouvait inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse peut-être d'attendre le plaisir d'être femme que de souffrir les duretés de sa mère, se détermina un matin de s'aller jeter dans l'appartement de Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur et de désespoir, comme si Molière avait épousé sa rivale, ou comme si sa fille fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, il fallut bien s'apaiser; il n'y avait point de remède, et la raison fit entendre à la Béjart que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille était d'avoir épousé Molière, qui perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et sa fortune pouvaient lui procurer, s'il avait été assez philosophe pour se passer d'une femme[20]. Celle-ci ne fut pas plutôt madame de Molière, qu'elle crut être au rang d'une duchesse, et elle ne se fut pas donnée en spectacle à la comédie, que le courtisan désoccupé lui en conta. Il est bien difficile à une comédienne, belle et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa conduite, que l'on ne puisse l'attaquer. Qu'une comédienne rende à un grand seigneur les devoirs qui lui sont dus, il n'y a point de miséricorde, c'est son amant. Molière s'imagina que toute la cour, toute la ville en voulaient à son épouse. Elle négligea de l'en désabuser; au contraire, les soins extraordinaires qu'elle prenait de sa parure, à ce qu'il lui semblait, pour tout autre que pour lui, qui ne demandait point tant d'arrangement, ne firent qu'augmenter sa jalousie. Il avait beau représenter à sa femme la manière dont elle devait se conduire pour passer heureusement la vie ensemble, elle ne profitait point de ses leçons, qui lui paraissaient trop sévères pour une jeune personne, qui d'ailleurs n'avait rien à se reprocher. Ainsi Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideur et de dissensions domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.[21]